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Banlieues

Des maux et des mots

La banlieue, nous dit-on, - ou du moins les réactions et les phantasmes qu’elle suscite chez les citoyens - va peser cette fois encore son poids dans des élections où - comme toujours - les peurs s’avèreront sans doute au moins aussi décisives que les projets, que les espoirs qui se cherchent des formes et des chemins pour s’incarner.

Mais s’il y a beaucoup d’incompréhension dans ces peurs, et beaucoup de mauvaise foi dans une certaine façon angélique de ne rien voir des violences ou des révoltes, les explications économiques, sociologiques, etc, pour valides qu’elles soient, tiennent tout autant le phénomène, et les individus, à distance. Sans les occulter, j’y ajoute cette approche, que j’emprunte à un de mes romans, "Un sang d’encre" (N&B éd.)

« La banlieue, même black ou basanée, ce n’est pas l’autre, mais une part de nous-mêmes entrée en dissidence. La part mal logée, mal nourrie, si mal irriguée qu’elle se gangrène. Et peut-être la plus intime, parce que la plus désenchantée. Qu’on l’oublie le jour, on la retrouve le soir, à son chevet, pour entrer dans le sommeil.

Qu’est-ce donc qui leur manque, qui nous manque, en secret, dans ces parages du cœur ? Le pain ? Ils en ont assez, quoiqu’on en dise, pour ne pas crever. Du travail ? Sans doute, mais encore, mais après ? L’espoir ? La belle affaire ! Qu’apportons-nous dans la corbeille ? Travail-famille-patrie. Métro-Boulot-Dodo. Des trinités qui ont fait leur temps.

Acceptons que les choses soient à la fois plus simples et moins terre-à-terre et risquons une hypothèse : ce sont peut-être les mots, bêtement, qui leur manquent. Oui, les mots. Sans eux, on le sait depuis fort longtemps, on marche sur les mains. Ou à quatre pattes. On parle avec les poings, avec les pieds et les barres de fer. Ou avec les seringues. Sans mots, on est bête, on devient fou parfois. Or les leurs, ceux qu’on leur lègue, ceux dont ils se font parfois une gloire imbécile de se contenter, sont usés, vidés, rabougris. Embourbés dans les fossés du consommable, vérolés par les slogans. Dévalués, contaminés, inutilisables pour se connaître, se reconnaître, s’appeler. Les mots - j’entends ceux qui nourrissent, éclairent le regard - aident à se poser, à marcher, à soutenir sa respiration et à trouver de petits passages dans le réel. Vers les autres.

Oui, ils ont besoin des mots, les jeunes et les moins jeunes des banlieues. Ceux qu’on n’a pas su leur apprendre. Ceux qu’ils ne savent pas s’inventer. Ceux qui les laissent dehors, parce qu’ils n’ont pas les moyens de les amadouer. Et un mot qui vous refuse, c’est comme une porte qu’on vous claque au nez.

Il leur faut, il nous faut plus de mots, plus de langage, pour plus d’espace et de justesse. Pour chercher, pour définir, pour contester. Pour construire. Des phrases et puis des ponts. Des chansons. Des paroles. Des vraies : pas marchandes, mais données. Pas annexées, vitrifiées par la publicité, mais vivantes. Des mots à habiter. Comme des maisons. A lancer. Comme des bateaux, ou des jurons. A faire frémir. A échanger. A mettre au bout des mains, comme des outils, des caresses ou des lanternes. Pour faire un peu de lumière dans sa propre obscurité. Un peu de paix. Rassembler les morceaux du puzzle et dessiner enfin quelque chose qui ressemble à une vie, à une ville. Ou bien encore : à une jeunesse qu’on aimerait, plus tard, pouvoir raconter. »

Michel Baglin

lundi 6 mars 2006, par Michel Baglin

Messages

  • Répondre à un billet d’humeur 6 ans après, ça manque apparemment pas d’anachronisme, mais dans le temps poétique il me semble que tout se tient, et que la continuité, au plus prés du vrai réel finalement, ne craint nullement la discontinuité, puisque tout continue à durer, à endurer.

    Au vrai, il ne s’agit pas de réponse mais d’une sorte d’écho en forme de coup de gueule, qui, comme toute colère, a la fragilité de s’exposer avec force au milieu du pugilat, à partir de sa source propre, loin du moi et de ses calibrables représentations, notre belle époque indignée ne distinguant pas plus les Indignés profonds que le franc-tireur du sniper.

    Si la place des mots n’est pas parfaitement défendue comme dans « Des maux et des mots », elle est au coeur du respect et du travail de paroles restant, oui, si confisquées, à certains « lettrés » comme à certains « illettrés » qu’elles finissent toujours par ré-émerger spontanément sous la pression. Qu’on se demande si cette pression ne les tue pas, en les transformant en pures soupapes formelles, si pratiques pour instrumentaliser la vie et les valeurs qui la meuvent. Le beau romanesque et le très poétique du « champ d’horreur »...

    La colère non discriminatoire, compassionnelle, est là pour nettoyer à l’acide stomacal le vert-de-gris des vieux mots abandonnés au fond des gorges d’employés, et faire qu’ils puissent un jour revenir aux bouches cousues de fil blanc, lettrées ou illettrées.

    Donc voilà le « Coup de gueule dans le vide » posté par Darkhaiker.fr sur Le causeur.fr.
    Que vive la poésie !

    DES MOTS TABOUS POUR DES MAUX QUI DURENT

    Bien sûr qu’il y a « insécurité », et même depuis le début. Et là, au début, malheureusement, il n’y avait personne à gauche pour le dire, c’est vrai...Personne, pas par aveuglement, non, Monsieur. Mais parce qu’il aurait fallu reconnaître une longue fausse route idéologique, ce qui malheureusement n’est ni « politique » ni à la mode, ni dans le sens de l’Histoire. Donc on a acheté.

    Mais une fois reconnu ce fait, qu’est-ce que ça change ?

    Tout le monde achète puisque tout est à vendre : bulletins de vote, idéaux, avenir des enfants, boulot, santé, religion, paix sociale, révolte, ou indignation, humanisme, morale, idéologies, justice, ordre, citoyenneté, voisinage, famille, bébés, organes, intimité, et quelque valeur que ce soit qui puisse faire de l’argent.

    Tout a un « prix » maintenant et, maintenant, il faut « payer », tout payer, cash et au centuple ! La délinquance va et vient des col blancs aux enfants, aux parents, passant et repassant par divers flux financiers : pourquoi n’y a t-il pas de lois anti-mafia en France ? Et il n’y aurait pas de conséquences ? Allons les enfants...

    Il n’y avait naturellement plus qu’à rajouter la came pour avaler tout ça. Qui répétait stupidement : « il n’y aura jamais assez de came pour tout le monde ! » ? Aux dites banlieues il faut donc ajouter les sportifs, les cadres ect. Mais voilà : eux, ça serait normal : quand il s’agit de faire de l’argent, créer des emplois, tout est permis, Madame !...Il y eu donc aussi la « dérégulation », et pas seulement des marchés...Et tout s’est déréglé avec, évidemment !

    *

    Alors, criminaliser, maintenant que tout le monde, et plus seulement les quartiers, a peur et bien peur, ça, c’est bien « politique », mais c’est pas intelligent, ça va pas résoudre les problèmes. Maintenant il faut des boucs émissaires, des responsables !
    Mais en tout cas, ça va être payant pour certains, sinon on ne le ferait pas ! Passer d’un excès à l’inverse, ça va sûrement arranger les choses ! Ce que ça ne fera que faire, évidemment, c’est de la fausse route idéologique en sens inverse. Ni plus ni moins. On va casser tout ce qui reste de normal, comme ça, question casse on fera la pige aux « salauds » des quartiers, qui n’auront plus rien à se mettre sous la dent. Vive la mort !

    Apparemment tout le monde aime les fausses routes : pendant ce temps rien ne change ou plutôt tout empire : les pompiers se foutent sur la gueule devant la maison qui brûle, comme dans Laurel et Hardy. Mais tout n’empire pas pour tout le monde : les intérêts en jeux se frottent les mains, des plus bas aux plus humanistes, de gauche jusqu’à la droite...Et d’un extrême à l’autre ! Ici, de l’autre côté de l’Atlantique, et ailleurs. Le malheur des uns fera le bonheur des autres, puisqu’il faut bien être heureux ! Qui sera le plus nihiliste ? On vous départagera très intelligemment, au pris fort...

    Quelle est cette « violence urbaine » ? Qui est derrière ? Qui la manipule ? Qui la finance et qui touche les dividendes ? N’est-elle pas devenue un enjeu politique, économique, financier ? Il n’y a pas que la mafia cachée de la drogue, que l’économie parallèle : il y en a une parallèle encore plus parrallèle ! Elle verse une violence très policée, très classe, très discrète et non identifiée non plus.

    Mais il n’y a pas de guerre civile, non ! Pas plus qu’il n’y avait insécurité...Tout est pour le mieux.
    Parce qu’il y avait des mots tabous – pour des maux qui durent, s’enracinent, s’enveniment, se radicalisent, se diffusent, se larvent – fabriqués scientifiquement, comme ces anciens bons voisins qui finissent par se massacrer de peur, de rage, de désespoir, de haine, ou de jalousie, un peu partout bizarrement, jusqu’à l’autre bout du monde, chez de « pauvres » gens en concurrence ou en mal de vivre, de travail, d’identité, de sens, d’orientation sexuelle et du reste, transformés en chiens enragés.

    Des haines accumulées et transmises de génération en génération. C’est tout un travail de « modernisation » finalement. De la belle ouvrage, scientifique, de l’ingénierie, de la haute technologie psy.

    *

    Officiellement, il n’y a que des gens normaux qui deviennent du jour au lendemain des délinquants, des criminels fous furieux sous l’influence de la peste idéologique de propagandes croisées non identifiées ou trop simples ( le bien, le mal et le bon côté, avec ses jugements tranchés, définitifs, confortables, « sécurisants ») ou encore du fric facile et de sa spirale n’effaçant pas que les frontières géographiques). Mais ces gens, on ne peut pas compter sur eux pour expliquer ce qui leur arrive : ils n’y comprennent rien eux-mêmes, paraît-il ! Des phénomènes inexpliqués on vous dit : les « spécialistes », qui ne sont plus jamais d’accord, cherchent...Laissez tomber, circulez !

    Il ne faut inquiéter personne, empêcher la panique : officiellement, pas plus de désarroi non plus, paraît-il, chez les uns que chez les autres, pas plus de malheur ni de misère que chez tout le monde : il est évident qu’ils se détruisent consciemment, volontairement en toute responsabilité, comme n’importe quel malade mental en crise, jugé simulateur. Et ceci sans aucune raison valable, acceptable. Aucune raison ? Comme ces animaux qui se suicident, allez savoir pourquoi...

    Et les seuls responsables de cette situation seraient ces gens de gauche révoltés, ayant abandonné tout principe. C’est aller un peu vite et oublier que pour l’abandon des principes gauche et droite sont aussi en concurrence : les uns trahissent pour le pouvoir, les autres pour la puissance et s’ils peuvent se rejeter si « sincèrement » les responsabilités c’est qu’il y assez de stock des deux côtés, sans parler du « pot commun. »

    Qui recrute dans ces conditions ? Des entreprises admirables ? Des initiatives locales d’utilité publique ? Des ateliers de rèinsersion simples mais positifs, (re)contructeurs pour handicapés de la vie ? Préparant une « intégration » heureuse ? Des initiatives « paramilitaires » mais bienveillantes, veillant à la valeur travail et au respect, doublées d’un accompagnement vers des valeurs supérieures de vie ? Des écoles spéciales, adaptées et ambitieuses ? Avec des armées de profs et éducateurs, professionnels volontaires ? Pensez-vous !

    Ah, les ONG, au tiers monde, c’est pas pareil...Il y a des enjeux importants.
    Pour ceux de la rue, Emmaus a pourtant fait des drôles de miracles, avec des moyens dérisoires et un vrai curé.

    Objectivement pourtant non : on ne peut pas dire que ce soient ceux-là qui recrutent...Sans parler des intellectuels d’un côté, des « consultants » de l’autre, intégrismes, extrémismes, partis politiques.

    Si le travail est la base de tout, alors pourquoi ne pas leur en proposer sur place, « entreprendre » sur place ? Pourquoi ne pas demander aux habitants eux-mêmes de participer à une remise en ordre ?

    Pourquoi ne pas reconstruire progressivement les quartiers économiquement et humainement ? Même les bagnards en avaient du travail...Mais pas eux ! Pourquoi ? Il faudrait investir ? Et alors ?

    Il faudrait nettoyer la mafia ? Et alors ? Ils feraient de la concurrence ? Et alors ?
    Il faudrait faire une guerre ? Et alors ? Elle va arriver et on va la perdre. La financer ?...

    Qu’est-ce c’est que ces impossibilités ? Où est le blocage ? Du côté nébuleuse terroriste ? Du côté Cosa Nostra ? Côté Bruxelles ? Côté Electeurs ? Côté patrons ? Côté banques ? Qui dicte aujourd’hui les priorités ? Le réalisme ? A votre avis ? Chacun connait la réponse.

    Mais tous préfèrent ignorer le refus caché d’investissements au retour incertain, lointain, seulement humain : si les hommes sont une richesse, certains ne valent pas grand’chose, servant seulement à stocker de la concurrence et de la peur et ne valent donc pas la peine économique qu’on s’en occupe en haut lieu.
    Le désespoir peut leur tenir lieu de raison de se battre pour leur propre survie...Ca serait plus économique, comme réservoir, prolétaires romains, roumains...sous-bassin...Et puis il faudrait qu’ils le méritent plus que d’autres, évidemment, Madame !
    La morale ! La guerre morale ! Les justifications ! Et après, les vertus de la Race... Mais pour ça il faudrait commencer par être propre : il faut balayer, c’est fatiguant, il faut se salir les mains, ça manque de « race »...

    *

    Côté système, il n’y a aucun désarroi, juste un débat spéculatif des avantages comparés entre déresponsabilisation et criminalisation des conséquences d’un mal qui n’est ni prioritaire ni même un fait objectivement reconnu : nié, non « prouvé » scientifiquement, il coûte moins cher, évidemment ! même chronique, purulent, comme certaines maladies professionnelles...Ou certains « liens », ailleurs...Alors que certains tournent barjos !...Que d’autres leur fourguent des Kalach ! C’est le business ! Parallèle ! Ces gamins, qui s’en soucie ? Il y en a trop ! Qu’on les laissent s’auto-nettoyer... On sent le niveau de ces raisonnements monter dangereusement. Laissez-faire...Beau slogan !

    Le désarroi sur la copie à rendre n’est, chez les intellectuels idéologues de tous poils qui font l’opinion, l’officielle, jamais très loin de celle du brave électeur : ils scrutent celui des cités, avec le même oeil incrédule que certains voisins limitrophes. De ces désarrois croisés ne sortira rien, ni de la politique, ni de ghettos drogués ou terrorisés. Rien qu’une interminable guerre de tranchées : de la boue et des morts, et comme d’habitude pour recouvrir le tout, des discours, des mots, d’ordre ou de désordre.

    Il faudrait pour recommencer à parler, des gens, des vrais, d’êtres humains (même si abimés), non de jeunes révoltés ou délinquants, non d’une catégorie politique ou juridique. Mais nous avons oublié que les gens sont des êtres humains. Comment exiger maintenant une humanité minimum d’eux ?
    Si on recommence à parler de vrais gens, les faux ne pourront pas bluffer : les vrais gens ont des valeurs, pas des raisons ou des prétextes ou des excuses ou une idéologie. L’armistice se fait avec des vérités, pas des idées. La vérité des gens, pas l’officielle, l’historique, la politique, "l’habillée".

    Il ne s’agit pas de revenir à des « fondamentaux » comme on revient à une réalité obligatoire, contraignante, qu’on ne veut pas voir, et qui ne servira à rien parce qu’elle n’est au service de rien, mais à des valeurs auxquelles on peut recommencer à croire : un peu comme l’alcoolique reprend avec bonheur confiance en lui, quand l’angoisse diminue, elle diminue aussi sa dose. Des valeurs qui construisent : après l’humanité, le respect, la personne et le travail, dans l’ordre.

    Le Respect n’est pas un tiercé gagnant dans le désordre, la vraie confiance ne se monnaie pas. Tout l’argent investi sera inutile, gaspillé, augmentation de la Dette. Arrêtons donc déjà d’essayer d’acheter les gens !

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Un sang d’encre

roman
N & B éd. - 2001 - Buzet (31)
(12,5X20,5) - 192 pages - 18 euros

Pourquoi Barthélémy a-t-il voulu le tuer ? Cette question qui taraude Romain va l’obliger à remettre en cause l’amitié qui le lie depuis plus de vingt ans à ce journaliste sombre et peut-être cynique, secret et assurément blessé.
Ce n’est qu’au terme d’une longue enquête le conduisant sur les routes d’Irlande, puis d’Écosse, et sur les bords de la Garonne, qu’il trouvera la réponse à ses interrogations, réorganisant peu à peu les pièces d’un puzzle où le sang le dispute à l’encre, l’amour paternel à la mort, la révolte et l’écriture à la solitude des êtres qui ont perdu pied.
Comme le précédent roman de l’auteur, Lignes de fuite , dont il reprend et prolonge les thèmes essentiels, Un sang d’encre mêle la traque et la quête, l’action et la peinture de personnages en proie au vertige, résolus à ne pas céder à ce qui les écrase et explorant jusqu’à la folie meurtrière leur part de ténèbres.


Pour lire les critiques de ce roman, cliquer ici

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