Retour à l’accueil > Auteurs > BAYO Gérard > « Et si mal regardée »

Gérard Bayo

« Et si mal regardée »

Lectures de Max Alhau et Lucien Wasselin

Gérard Bayo occupe en poésie une place singulière en raison d’une écriture souvent heurtée qui traduit les secousses du monde et de son attachement à la réalité qu’il transcende avec force.



Avec « Et si mal regardée », livre divisé en deux parties, le poète appréhende notre époque avec un humanisme qu’il formule en de nombreuses circonstances. La première partie, qui ne porte pas de titre, constitue une somme faite de souvenirs de voyages, le plus souvent en Espagne ou dans les pays d’Europe de l’Est, où se détachent des figures connues ou inconnues qui font place à la réflexion sur l’humanité : ainsi dans ce poème dédié à Vladimir Holan, il constate : « L’Histoire aussi descend / le fleuve. / Une colonie / entière, pénitentiaire ». Ce regard porté sur notre histoire est chargé de bienveillance et le symbole rejoint la réalité dans ce qu’elle offre de plus rude. Ce sont souvent des revendications sur le droit de vivre qui surgissent, formulée dans ces deux vers : « La permission / de vivre, nous l’avons ».
Parfois les souvenirs refont surface lors de passage çà et là dans telle contrée, dans telle ville : « De ta voix me souviens / et ne veut l’écouter… Lire peut-être / de mémoire, et sans toi ». La solitude, la fragilité des êtres, les souvenirs de la guerre surgissent mettant à nu la douleur que le temps n’a pas effacée : « C’était un village / pareil à ceux qui rosissent le soir / par la vitre du train./ Portes et fenêtres closes, un oiseau/ en diagonale franchit la pénombre », écrit sobrement Gérard Bayo. Rien n’est effacé de ce qui a eu lieu et la pensée du poète se tourne alors vers notre époque avec les incertitudes qui la caractérisent, même si l’espoir ne faillit pas : « Poète, / l’arbre de vie ne parle / que de vie éternelle. »
Dans « Le silence de la lumière », la seconde partie, l’écriture devient plus fluide. C’est un chant à l’amour qui s’élève, sobre et fervent : « L’amour ne peut qu’aimer, / ne sait que vivre / et c’est sans fin ». Et cet amour ne peut être que réciproque, excluant tout égoïsme : la sérénité en est le gage. Même s’il connaît l’affrontement : « L’amour est seul / à aimer, seul à n’être / pas aimé », le temps est devenu éternité : « Suis resté là / jusqu’à la fin du monde. » Ce message qui est aussi le signe de l’espoir, Gérard Bayo ne cesse de le transmettre. Aussi est-ce un élan vers Dieu qui le pousse à écrire : « tu cherches l’heure, le début / et la fin, / sans même savoir que rien n’existe encore, / sinon peut-être Lui / et toi en Lui ». Pourtant cet amour terrestre, rappelle le poète, n’est que fugace : « Chacun n’est là qu’une seule fois. »
Avec « Et si mal regardée », Gérard Bayo jette un regard lucide sur ce monde et une histoire toujours en marche : le message qu’il délivre est porteur d’un humanisme qui défie la douleur et rend à l’amour sa force universelle.

Max Alhau



Gérard Bayo donne un nouveau recueil de poèmes qui porte sa marque de fabrique ; le titre fait souvent partie du poème : « Te regarder m’apprend // la liberté ». Ailleurs, un poème est localisé : « (Charleville) » ; curieusement, Gérard Bayo parle de la tombe d’A Rimbaud mais il note dans un vers : « un nom sans date », les photographies que je consulte sur internet portent la date du décès mais l’adresse du cimetière (donnée en titre) est la bonne ! Mais une autre pièce de vers est intitulée « Place Ducale », rappelant que Gérard Bayo a écrit plusieurs essais sur Rimbaud ainsi que de nombreux poèmes. D’ailleurs, il y a, au moins deux occurrences où apparaît Rimbaud ; page 33 : « Quel enfer d’une saison ? » et page 44 : « tel un Rimbaud hirsute ».
Cependant, Gérard Bayo fait preuve d’originalité dans ces textes : j’en veux pour preuve celui de la page 30, Sans les mots, où le poète interroge l’écriture, osant même une comparaison avec la partition du sismographe… Le poète est un grand voyageur : il n’ignore pas les localités les plus reculées, les moins connues ; ainsi l’église Sainte-Vaubourg située dans le département des Ardennes que Bayo connaît bien ; il dort même à l’ UL.Akademicka 4 à Lublin, une prison devenue hôtel près du camp de Majdanek-Lublin (note p 144 ), qui est ce Macha ? On est donc devant une poésie exigeante et qui sait rester mystérieuse (p 55). Et ce n’est pas un hasard si le poème « Pour Horia Badescu » est suivi d’un autre comme écrit en Roumanie. Dans cette première partie du livre de poésie, Gérard Bayo s’interroge sur le sens de la vie (« et si proche semble-t-il le sens // obscur de notre destinée ». Le vers est fragmenté à l’image du monde et de son mystère ! Et le vide vient trouer le vers. Mais Gérard Bayo insiste par la répétition de certains mots : même, le titre répète les premiers termes du poème (p 88). Mais, c’est pour mieux dire le mystère du monde et de la vie. Poésie philosophique ? Et la place de l’amour dans tout cela ? Il est à noter que le dernier poème de ce premier recueil est rédigé à Attigny-Roche, Ardennes, terre rimbaldienne par excellence…
Il est à remarquer que la seconde partie de « Si mal regardée » (intitulé Le silence de la lumière) est une longue suite de 47 poèmes numérotés : « La lumière paraît rêver » note Gérard Bayo. Le poète s’interroge sur la réalité : « ton regard / au fond de mes yeux » semble être la réponse. Mais c’est pour aussitôt ajouter que « Ne me reconnaît pas, s’étonne / et se souvient ». Si j’en juge par les majuscules mises à certains pronoms, (p 110) Gérard Bayo serait à la recherche d’un Dieu pour l’athée que je suis… Le poème de la page 134 se termine par ces deux vers : « Dire que Dieu nous donne // de pouvoir donner à Dieu ». Tout le mystère du monde est dans ces deux vers. L’allusion au Harar (p 139) et à son église est curieusement au masculin, elle fait de cette suite un ensemble rimbaldien. Certes, Arthur Rimbaud n’est pas croyant d’après moi ; cependant je respecte la réflexion de Gérard Bayo : ces premiers vers « Je l’ai vu / mais pas en rêve, l’église / de Harar » seraient-ils un rêve ?

Lucien Wasselin



lundi 22 octobre 2018

Remonter en haut de la page



Gérard Bayo :
« Et si mal regardée ».


L’Herbe qui tremble éditeur,
156 pages, 14 euros.
Dans les bonnes librairies ou sur commande à l’adresse électronique suivante : https://herbequitremble.fr/, onglet commander et laissez-vous guider… )



Gérard Bayo

Gérard Bayo, né à Bordeaux en 1936. A publié une vingtaine de recueils de poèmes et plusieurs essais sur l’œuvre d’Arthur Rimbaud.



Lire aussi :

Gérard Bayo : DOSSIER
Gérard Bayo : Portrait (Lucien Wasselin) Lire
Gérard Bayo : « Et si mal regardée » (Max Alhau) & (Lucien Wasselin) Lire
Gérard Bayo : « Jours d’Excideuil » (Max Alhau) Lire
Gérard Bayo : « Neige » suivi de « Vivante étoile » (Lucien Wasselin) Lire
Gérard Bayo : « Un printemps difficile » (Lucien Wasselin) Lire
Gérard Bayo : « La langue des signes ». (Lucien Wasselin) Lire
Gérard Bayo : « La gare de Voncq » (Lucien Wasselin) Lire



-2018 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0