Maram al-Masri

« Le Rapt »

Poète syrienne, Maram al-Masri vit à Paris depuis de nombreuses années et se consacre à l’écriture, à la poésie et à la traduction. Parmi ses dernières publications, « Le Rapt », qui raconte un épisode douloureux de sa propre histoire.



Voilà longtemps (depuis que je l’ai acheté et lu à sa parution en 2015) que je voulais parler de ce recueil de Maram al-Masri où elle évoque, à travers des poèmes à la fois douloureux et lumineux, la naissance de son fils puis les bonheurs de la maternité.

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Maram al-Masri lors d’une signature à Sète (photo Guy Bernot)

C’était avant que son enfant ne lui soit enlevé et que cette déchirure la conduise à l ’écriture. J’ai retrouvé ici, dans ce neuvième recueil de cette poétesse, et avec plaisir, la voix chaude et sensuelle de l’auteure de « La robe froissée » et de « Par la fontaine de ma bouche » (lire).
La poésie d’une Syrienne qui vit en France mais demeure hantée par le drame de son pays et de ses proches. Et qui compte parmi les voix majeures de la poésie arabe (elle écrit dans les deux langues, l’arabe et le français.



Quelques extraits


Comme un canard
tu te dandines
et fais trois pas
tu t’accroches à mon doigt
si je te lâche, tu retombes
je te relève et je chantonne
tu marches en hésitant
comme un canard
tu tombes et te relèves
on réessaye
on tombe, on se relève

c’est ainsi
la vie
mon petit galopin
jusqu’à devenir chevaux
galopants


**

Excuse-moi, mon petit
si je ne suis pas venue très vite
à pied le chemin est long
et je n’ai pas ce qu’il faut pour acheter les billets

excuse-moi, mon petit
cette excuse
te semble faible
c’est certain
je pourrais venir à pied
ou emprunter de l’argent
ou faire des économies
arrêter de fumer
(pourtant je ne fume pas)
ou bien vendre les bijoux de ma mère
pour les acheter

excuse-les, mon petit,
quand je suis venue
ils m’ont empêchée de te voir


**

Qui va dire aux arbres qu’ils sont coupables
quand ils laissent chuter leurs feuilles ?
qui va accuser la mer d’abandonner les coquillages sur le sable ?

Moi mère-femme, femme-mère
avec deux seins pour le plaisir
et deux seins pour la maternité
qui donne le lait de la musique
conte des histoires
explique les jeux
éclaire les sentiments
et la grammaire des pensées
moi, qui suis femme de volupté et femme de tendresse
vertueuse et pécheresse
mûre et enfantine
avec ma bouche
je donne à manger le pain des lettres
des consonnes et des voyelles
des phrases, des synonymes et des comparaisons

Qui va m’accuser, moi,
de faire don de mon corps
à l’amour ?

**

L’acte d’écrire
n’est-il pas un acte scandaleux en soi ?
écrire
c’est apprendre à se connaître dans ses pensées les plus intimes
oui je suis scandaleuse
car je montre ma vérité et ma nudité de femme
oui je suis scandaleuse
car je crie ma douleur et mon espoir
mon désir, ma faim et ma soif
écrire
c’est décrire les multiples visages de l’homme
le beau et le laid
le tendre et le cruel
écrire c’est mourir devant une personne
qui te regarde sans bouger
c’est se noyer devant un bateau
qui passe tout près sans te voir
écrire
c’est être le bateau qui sauvera les noyés
écrire
c’est vivre sur le bord d’une falaise
et s’accrocher à un brin
d’herbe

(« Le Rapt » Bruno Doucey, 2015)



jeudi 1er février 2018, par Michel Baglin

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Édition bilingue, publiée et préfacée par Bruno Doucey (128 pages. 15 euros).



Maram al-Masri

Maram al-Masri est née à Lattaquié, en Syrie, en 1962. Après des études de littérature anglaise à Damas, où le recueil « Je te menace d’une colombe blanche » paraît en 1984, elle quitte sa terre natale et s’installe à Paris où elle connaîtra une situation difficile. En 1987, son second recueil, « Cerise rouge sur une carrelage blanc », est publié à Tunis par les Éditions de L’Or du Temps. La poésie de Maram al-Masri est alors saluée par la critique des pays arabes puis traduite dans de nombreuses langues : en allemand, anglais, italien, espagnol, serbe, corse ou turc. En 2003, les Éditions PHI font paraître une traduction française de ce second recueil préfacé par Lionel Ray. Quatre ans plus tard, les Éditions Al Manar sortent « Je te regarde », recueil initialement publié à Beyrouth, qui obtient le prix de poésie de la SGDL que Maram al-Masri partage avec Bruno Doucey. D’autres recueils ont élargi son audience depuis.



« J’avais un enfant
je l’ai caché dans mon ventre
Il a partagé mon corps
je l’ai nourri de mon sang
je lui ai fait partager mes rêves
J’ai chanté pour lui, il souriait
Je l’ai porté, il cessait de pleurer
Ils l’ont arraché à mes bras
J’ai cessé de chanter. »



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