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Marie Rouanet

« Mauvaises nouvelles de la chair »

Ce voyage au pays de la chair est aussi une descente aux enfers.




Si Marie Rouanet sait admirablement tourner ses phrases, elle n’a pas pour habitude de tourner autour des vérités dérangeantes ni des réalités les plus crues. Elle a beaucoup écrit sur les corps, la sensualité, les goûts, les sons et les odeurs comme sources de plaisirs. Avec « Mauvaises nouvelles de la chair », on ne s’en écarte pas, mais cette fois la chair est triste. Ou plus exactement : souffrante. Horriblement souffrante.
De la porcherie au poulailler, du ball-trap au canard vivant aux sophistications de l’insémination artificielle, des violeurs de dindons aux gaveurs, des élevages de 100000 dindes à ceux de 30000 vaches, c’est un voyage au pays des tourments infligés aux bêtes que nous propose Marie Rouanet. Reproduction contre-nature, élevage en univers concentrationnaire sans accès à l’air extérieur ni à la lumière, conditions d’abattage indignes, elle témoigne de ce qu’elle a vu dans ses visites aux enfers dissimulés dans les hangars en plein champs. Porcelets édentés, puis équeutés dès leur naissance, poussins broyés vivants, poulets ébouillantés avant d’être morts, toutes ces horreurs composent un tableau goyesque en forme de dénonciation qu’apprécieront les défenseurs de la cause animale.

La vie en cause

Mais si Marie Rouanet convoque aussi les Moires (ou les Parques), ces divinités antiques du destin, c’est pour prolonger la réflexion que ces pratiques « hors sol » appellent. « Dans cet univers (…) de science pointue, on ne voit plus le rapport avec la chair vivante », écrit-elle. Tout est dit dans cette simple phrase, le reste du livre n’en étant que la brillante illustration. La chair, et avec elle la vie même, sont en cause dans cette course effrénée et éhontée au profit. Certes, l’auteure nous fait aussi visiter quelques fermes où les paysans (il en reste si peu !) ont conservé le respect de leurs bêtes et d’eux-mêmes, cela nous fait un instant le cœur content. Notons au passage qu’ils n’ont rien de « passéistes » comme le croient les imbéciles, et utilisent avec intelligence l’informatique comme tout ce « qui leur paraît aller dans le sens d’une vie entièrement biologique, tranquille, non forcée. En douceur ».
Mais pour le reste, nous ne sommes que dans un univers de "produits", comme on en rêve dans les écoles de commerce. La chair est devenue viande, la vie s’évalue au poids et au prix du kilo. Tout y est régenté, mis en chiffres et en équations. Un univers où désormais, « il n’y a aucune place pour l’aléa, qui est la forme élémentaire de l’espérance »...
Qui ne voit que c’est l’humanité elle-même qui s’avilit et probablement se condamne en bafouant ainsi la vie et la souffrance des vivants fragiles et malmenés ?

(Albin Michel, 2008. 196 pages. 15.20 euros)
Michel Baglin

(août 2017)



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dimanche 13 août 2017, par Michel Baglin

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Marie Rouanet

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Marie Rouanet (photo Guy Bernot)

Marie Rouanet (Maria Roanet), est née en 1936, à Béziers d’un père mécanicien. Après l’École normale, elle écrit ses premiers récits en occitan tout en menant parallèlement une carrière de chanteuse et auteur compositeur en langue d’Oc. Elle devient en 1976 déléguée au patrimoine à la mairie de Béziers. C’est en 1990, qu’elle publie son grand succès, « Nous les filles » , où elle raconte son enfance.
Bien des ouvrages ont paru depuis, toujours remarqués. Notamment « La marche lente des glaciers », une réflexion sur le vieillissement, « Les Enfants du bagne » sur l’enfance maltraitée, ou plus récemment « Luxueuse austérité » . Elle a également consacré de succulents livres à la cuisine dont « Mémoires du gout » .
Elle réside aujourd’hui en Aveyron où elle vécut avec son mari, l’écrivain et poète Yves Rouquette, décédé en janvier 2015.



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