Jean Giono

« Noé »

L’arche du romancier

« Noé » est une arche où Giono fait entrer les personnages qui lui tiennent à cœur et des fragments d’autobiographie. Un roman qui joue constamment des surimpressions entre le réel et l’imaginaire, d’une formidable inventivité.



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Folio (n° 365), Gallimard 384 pages.

Curieux livre que celui-ci, roman du romancier à l’œuvre, paru en 1947. Giono vient de terminer « Un Roi sans divertissement » et ses personnages, Langlois, Saucisse, Delphine, etc. le hantent encore. Les revoici, mais cette fois en surimpression. Le narrateur, qui se donne pour Giono lui-même, est dans son bureau et écrit. Ses personnages, les paysages de son roman, sont projetés par son imagination sur les murs de la pièce, les tableaux, les fenêtres, et entrent quasiment en résonance avec eux. Imaginaire et réel se confondent, se repoussent, composent une narration étrange où l’on ne sait plus toujours où l’on est. C’est évidemment l’effet recherché, celui d’une sorte de nouveau réalisme, d’une approche d’une réalité certes quotidienne mais « magique »... Le monde est contenu dans cet espace baroque - Giono parle « d’opéra-bouffe » – qui s’invente en marchant, mais aussi en regardant, en vivant, en racontant…

Surimpressions


La narration se poursuit : Giono nous emmène dans son verger pour ramasser les olives et, dans les branches de l’arbre, à nouveau des personnages se dessinent, imposent leur présence quasi souveraine.
Puis il doit partir pour un voyage à Marseille. Micheline et Tram sont au programme, avec des paysages qui défilent. Et l’imagination qui travaille… Les voyageurs du Tram qui descendent ici et là deviennent à leur tour des personnages, qui se déploient simultanément dans un vaste tableau (l’auteur évoque Breughel). Giono les suit par l’esprit dans les rues et ruelles et occupations diverses et dans une forme d’écriture unanimiste. Il s’amuse.
Comme il s’amuse ensuite dans une promenade à pied sur les hauteurs de la ville à retrouver, puis inventer, d’anciens domaines et propriétaires fortunés. A nouveau, il pratique les surimpressions passé/présent (dans les deux sens) et réel/imaginaire. Des personnages naissent ainsi et des histoires se dessinent, comme celle d’Empereur Jules, un armateur puissant qui a perdu dans un incendie sa fiancée et l’usage de ses jambes et qu’un colosse à son service emporte partout. Bien d’autres, plus ou moins fugaces, se concrétisent à l’occasion d’une chose vue ou d’une réminiscence, puis s’évaporent sans qu’on sache jamais la fin de leur histoire.

L’auteur et ses personnages


Le narrateur est en proie à ses créatures, certaines réapparaissant comme Adelina White de « Pour saluer Melville », d’autres, tel Angelo, annonçant des œuvres à venir. La mémoire du narrateur est un des éléments sur lesquels se greffent ces concrétions, tel le souvenir de la prison marseillaise où Giono passa trois mois après la Libération. Où cette nuit éprouvante où il fut hébergé dans une Thébaïde qui sentait le cadavre…
Les inventions de l’auteur sont riches et profuses mais se rattachent toujours au monde réel et souvent à la biographie de Giono. Tout, en somme, ici, fait panse, ou plutôt fait roman, dans une construction qui inclut des confusions volontaires et des abandons délibérés.
Tel est l’univers de Noé, qui n’est évidemment pas celui du personnage biblique. Dans son arche, le Noé de Giono - l’écrivain - embarque tout ce qui lui tient à cœur et sauve ainsi (de l’oubli, de la déréliction) les éléments inventés au même titre que des bouts de réalité.
L’imagination ainsi débridée (et l’on comprend bien que c’est là l’intention ultime de l’auteur, de lui lâcher la bride) nous vaut des morceaux de bravoure où l’écrivain prend sa pleine mesure, lui qui « emporte en lui-même les images du monde », transmuées par la puissance du Verbe et son talent d’alchimiste.

C’est la fiction – le roman, l’imaginaire – qui est ainsi célébrée pour représenter plus fidèlement la réalité intérieure des hommes. Dès le début de « Noé », Giono annonce : « Rien n’est vrai. Même pas moi ; ni les miens, ni mes amis. Tout est faux. Maintenant, allons-y. Ici commence Noé. » De même, le livre se termine avec un nouveau projet romanesque (qui ne verra d’ailleurs pas le jour) né tandis que des amis lui montrent des photographies d’une noce paysanne. L’imagination aussitôt s’enflamme, des personnages font irruption, un conte s’esquisse. Mais c’est une autre histoire et Giono conclut ainsi son livre : « En tout cas, ici finit Noé. Commencent Les Noces ».
Un livre d’une formidable liberté. Et comme me le dit un ami, les créateurs du « nouveau roman » (une décennie plus tard), en matière d’invention, pourront aller se rhabiller !...

Michel Baglin



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dimanche 14 mai 2017, par Michel Baglin

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Jean Giono


Né à Manosque le 30 mars 1895, Jean Giono est mort le 9 octobre 1970 dans la même ville.
Il est le fils unique de Jean-Antoine Giono (1845-1920), un cordonnier anarchiste d’origine piémontaise et de Pauline Pourcin (1857-1946), d’ascendance picarde par sa mère et provençale par son père.
La famille a de maigres revenus et en 1911, Giono doit interrompre ses études pour travailler dans une banque.
En 1915, il est embarqué dans la grande boucherie du premier conflit mondial. Il voit ses amis tomber à ses côtés et lui est gazé. De cette expérience terrible, il tirera plus tard un roman, « Le Grand Troupeau » et surtout un engagement en tant que pacifiste convaincu.
Il lit beaucoup, s’imprègne des mythologies grecques et romaines qui marqueront son œuvre, à commencer par le premier roman qu’il écrit, « Naissance de l’Odyssée » (qui ne sera publié qu’ultérieurement). « Colline est son premier livre publié, qui ouvre la Trilogie de Pan, et reçoit un bon accueil.
En 1929, il décide de se consacrer entièrement à l’écriture. « Que ma joie demeure » en 1935 lui vaut un grand succès.
A la suite d’une randonnée avec des amis sur la montagne de Lure, il crée les Rencontres du Contadour, qui se poursuivront jusqu’en 1939. Son engagement pacifiste s’y confirme, il écrit « Les Vraies Richesses » .
Face aux menaces d’une nouvelle guerre, il écrit « Refus d’obéissance », « Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix », « Recherche de la pureté » , etc.
L’utilisation de sa pensée par Vichy, notamment le retour à la terre ou à l’artisanat, lui vaut après guerre, d’être accusé d’avoir collaboré (alors qu’il a caché des réfractaires, des juifs, des communistes) et il est emprisonné en septembre 1944. Il est libéré en janvier 1945, sans avoir été inculpé.
Dans les années qui suivent, Giono publie les œuvres de sa "seconde manière", notamment « Le Hussard sur le toit » (1951), il est bientôt considéré comme un des grands écrivains français du XXe siècle. En 1954, il entre à l’Académie Goncourt.
Pour autant, il reste engagé contre les guerres et soutient le comité créé par Louis Lecoin pour un statut des objecteurs de conscience, aux côtés de Camus, Breton, l’abbé Pierre.
Il est emporté par une crise cardiaque le 9 octobre 1970 dans sa maison.



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