Retour à l’accueil > Auteurs > ROUANET Marie > « Nous les filles »

Marie Rouanet, portrait

« Nous les filles »

Elle chante avec une remarquable énergie autant qu’une belle voix, elle raconte avec bonheur l’enfance, la ville, le monde paysan, la cuisine et les terroirs. Marie Rouanet, qui se bat aussi pour la langue d’Oc ou contre la souffrance animale, est une femme pleine de ressources, de talents et d’empathie. Elle a connu la consécration avec « Nous les filles », mais bien d’autres ouvrages ont paru depuis, dont des romans explorant le passé proche d’un monde en mutation et de belles chroniques de vie.



Conteuse et occitane

JPEG - 112.8 ko
Photo Guy Bernot

Si je devais définir Marie Rouanet, je dirais qu’elle est d’abord conteuse. Qu’elle chante, parle, écrive des romans, des chroniques, brosse un portrait, évoque ses souvenirs ou utilise l’essai pour approfondir une réflexion ou dénoncer, par exemple, la condition animale avec « Mauvaises nouvelles de la chair » (lire), elle raconte des histoires. Que celles-ci procèdent souvent de la fiction n’empêche qu’elles s’enracinent dans le réel dont l’auteure, en vérité, est gourmande. Vécu et imaginaire, d’ailleurs, ne cessent-ils pas de mêler leurs eaux et leurs encres dans nos existences comme dans les livres, et singulièrement ceux de Marie Rouanet ?

Je dirais ensuite qu’elle est occitane. C’est important, car sa sensibilité comme son écriture s’enracinent dans une civilisation et dans une langue, même si l’essentiel de son œuvre est en français. Originaire de Béziers, où elle naquit en 1936, elle a mené avec son mari, Yves Rouquette, les combats des années soixante-dix et suivantes pour la défense de l’occitan menacé, du Larzac en voie de confiscation et célébré, notamment en chansons, une culture vouée à l’extinction. Car Marie Rouanet a commencé par écrire, composer et interpréter des chansons en langue d’Oc, une carrière de chanteuse qu’elle a mené jusqu’en 1976, mais qui ne l’a pas empêché d’écrire dans le même temps ses premiers livres.

Un regard d’ethnologue

Je ferais enfin référence à sa formation d’ethnologue, complétant celle de professeur de Lettres classique qui la conduisit à enseigner longtemps. Si elle se penche en historienne sur des identités ou des phénomènes sociaux, la minutie de ses observations, son intérêt pour les groupes humains, leurs us et coutumes, etc. et les enquêtes qu’elle a menées, l’amènent souvent en effet sur le terrain des pratiques et perceptions symboliques du monde environnant. Ce qui l’a conduite notamment à se faire chroniqueuse et réalisatrice de huit films documentaires sur les phénomènes religieux.

JPEG - 43.7 ko
Un double hommage a été rendu à marie et à Yves avec une exposition au Musée des Beaux-arts de Béziers, du 28 mai au 15 septembre 2013

Alliée à son art de conteuse, cette approche nous vaut ainsi des livres aussi goûteux et riches d’observations qu’écrit dans une langue superbe, précise et sensuelle. Les histoires peuvent être cruelles comme les nouvelles de « Enfantines » http://revue-texture.fr/enfantine-e...(lire), initier à un monde complexe comme avec « L’Arpenteur » (lire), faire revivre des personnages réels comme Jean Hugo (lire), elles recouvrent aussi fréquemment une sorte de célébration du monde et/ou de la nature, tel le beau livre, « Mon rouge rougier » (lire)

Le monde des filles

Son best-seller, « Nous les filles », est de cette veine. Elle utilise ses souvenirs de gamine ayant grandi dans un milieu modeste du début des années cinquante pour peindre l’univers des fillettes d’alors. Son territoire est exigu comme les appartements familiaux : quelques ruelles autour de la maison, l’école, le patronage, parfois (rarement) un coin de table dans la cuisine. Mais c’est là, avec les copines, que s’épanouit l’imaginaire si luxuriant des enfants. Le trottoir où l’on dessine des marelles, les escaliers où l’on installe les dînettes, les recoins où l’on joue aux osselets, sans oublier les fossés et les caniveaux où l’on récupère des « trésors », le tricot et la couture auxquels on s’initie, constituent l’ordinaire lumineux de ces vies intenses faites de menues aventures et de rituels élevés parfois à la puissance du mythe. Tout ce petit monde féminin, décrit sans aucune mièvrerie (rien n’est plus contraire à l’approche de Marie Rouanet !) connait les amitiés, les rivalités, les fâcheries, les peines, les joies, l’attente aussi (de la communion, de la puberté, etc.) et s’organise en marge (pour ne pas dire dans le dos) des adultes qui n’en devinent pas grand-chose.

Ce monde est celui des filles, bien loin de l’innocence convenue ! Les garçons n’y ont guère de place - Marie leur consacrera plus tard un livre magnifique, « Du côté des hommes » (lire), ils s’y reconnaitront pourtant au détour de nombre de pages. Car plus qu’une incursion dans l’univers des filles, ce livre empli d’anecdotes est une plongée dans celui de l’enfance. Ce qui n’exclut pas une revendication féministe, ou plus exactement une affirmation de la richesse et de la complexité du monde des filles et de leurs jeux plus grandes sans doute que celles de leurs homologues masculins.

Langage et sensualité

JPEG - 84.2 ko
Marie Rouanet, Yves Rouquette, Jacques Ibanès (qui a créé un récital autour d’Yves), et Michel Baglin à La Serre.

Ces enfants-là ont aussi découvert le langage, ses merveilles, ses sortilèges, l’incroyable créativité qu’il autorise. Et ce n’est pas le moindre mérite de ce livre de nous rappeler tous le charme des transgressions (les gros mots), des chants (chansons de corde et autres), des jeux et inventions diverses de mots inversés ou créés de toute pièce. Sans parler, bien sûr, de la belle lange d’Oc qui pousse un peu partout son museau pour incarner la couleur locale, mais sans exotisme de pacotille ni fausse note.

Cette jubilation du verbe, Marie Rouanet écrivain la connaît bien. Elle la pratiquera – et nous la fera partager – de plus en plus en fil de ses parutions, dans les romans, les nouvelles, mais surtout dans ses chroniques, qu’elle nous entretienne de cuisine amoureuse (« Petit traité romanesque de la cuisine »), d’une simple épicerie avec « Arrière-boutique et autres textes » (lire) ou de ses merveilleux « Territoires sonores » (lire). Tous les sens, avec elle, sont convoqués. Elle nous donne à entendre, à sentir, à voir, à toucher. Sa langue, aussi poétique que précise, nous invite ainsi toujours à plonger dans – et à nous réapproprier - un réel très incarné.

Michel Baglin



LIRE AUSSI :

Marie Rouanet : DOSSIER
Marie Rouanet : « Nous les filles ». Portrait (Michel Baglin) Lire
Marie Rouanet : « Territoires sonores » (Michel Baglin) Lire
Marie Rouanet : « Arrière-boutique et autres textes » (Michel Baglin) Lire
Marie Rouanet : « Mauvaises nouvelles de la chair » (Michel Baglin) Lire
Marie Rouanet : « Du côté des hommes » (Michel Baglin) Lire
Marie Rouanet : « Il a neigé cette nuit » (Michel Baglin) Lire
Marie Rouanet & Éric Teissèdre : « Mon rouge Rougier » (Jacques Ibanès) Lire
Marie Rouanet : « Murmures pour Jean Hugo » (Michel Baglin) Lire
Marie Rouanet : « Année blanche » (Michel Baglin) Lire
Marie Rouanet : « Enfantine » en six nouvelles » (Michel Baglin) Lire
Marie Rouanet : « L’Arpenteur » Michel Baglin) Lire
Marie Rouanet : « Des femmes » (Michel Baglin) Lire



dimanche 10 septembre 2017, par Michel Baglin

Remonter en haut de la page

-2017 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0