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Valérie Rouzeau

« Sens averse (répétitions) »

La sortie d’un nouveau recueil de Valérie Rouzeau est toujours un événement, tant on l’attend au tournant, celui des mots qu’elle manie comme personne. Voici « Sens averse (répétitions) », dont nous parle Marilyse Leroux.



La sortie d’un nouveau recueil de Valérie Rouzeau est toujours un événement, tant on l’attend au tournant, celui des mots qu’elle manie comme personne. Après « Vrouz » paru en 2012 (lire ici), on retrouve la poète sous le même habillage blanc bleu, telle qu’en elle-même, toute entière diffractée sous le prisme de sa vie quotidienne, amicale, littéraire, animalière, gourmande. Rappelons-le, Valérie, « sensible des pieds et des oreilles », est fille de ferrailleur et cet héritage familial n’est pas sans incidence sur sa poésie qui tient grandement du collage, de la récup’, du détournement grand écart entre le savant centon et la blague potache.

Comment recycler, en un objet langagier qui tient en soi avec colle, boulons et secrets de fabrication, les bribes recueillies ici ou là, en cuisine, au parc, au supermarché, dans une rue, une cour d’école, dans le train, à la radio, à la télé, dans les chansons, les livres, les souvenirs,les langues mortes et vivantes ? Tout est bon à glaner pour l’œil et l’oreille, pour tous les sens en fait/fête si on veut rester vivant dans ce « monde moche » Valérie la glaneuse, telle une Agnès (Varda ?), recueille les petits chats en danger de mort que nous sommes en sparadrant façon clown-jongleur les « bleus » douloureux de notre « vie si peu rose ». On pourrait dresser la liste exhaustive des procédés utilisés par cette experte du twistage de mots, ces fameuses « ressources du langage », modernes et classiques, qu’affectionnent les linguistes disséqueurs de grenouilles, autant laisser le lecteur s’amuser du décodage, première et seconde lecture. Un conseil : qu’il parle le poème car ici on est dans le sonore, le rythmique, l’homophonique, l’euphonique, la cacophonique aussi, bref dans ce qui fait son et sens à la fois. Même les blagues carambours sont réorchestrées en comptines naturelles car l’esprit d’enfance demeure en vert et contre tout, malgré « l’âge ingrat » (« dix lustres ») qui file plus vite que la musique papillon.

La chose est dite et bien dite : autant danser sur les ruines tant que « la vie minuscule semble vivable encore », autant « chanter à la barbe de l’horreur » dans une « fête musicale » qui retient la « grenouille misanthrope » « ascendant verre de terre » de disparaître pour de bon dans le marigot. Pas de panique, chez Valérie, on est sauvé, la grenouille est un oiseau et même si parfois la poète songe « sérieusement à démissionner du dur métier de vivre », « folle d’un tas de petites misères », elle continue avec lucidité et autodérision à observer ce qui l’entoure, du plus proche au plus lointain, à capter au bout de ses antennes animales la vie sublime et laide, à partager avec qui-veut-qui-peut son « limerick », son « épopée » quotidienne, « comme une monnaie en quelque sorte », « un pain contre un sonnet », les larmes en prime payées « cashcash » en liquide.
« Sourions même jaune », voulez-vous, et ne sombrons pas dans « le découragement général » de notre petite personne. Pour renaître tous les jours des décombres sans s’aigrir, sans se fermer aux autres et à leurs malheurs, sans se complaire à soi-même, il est sain d’inventer sa propre langue, sa propre prosodie, lexique et grammaire, sorte d’exosquelette intérieur (ne craignons pas l’occis more) qui aide à tenir debout, même déglingué, même brinquebalant. La machine ne coûte rien, « juste votre cœur et le mien », aurait dit un poète non cité ici. (Autre jeu-plaisir pages 17, 42, 77 : rendre à chaque poète moissonneur la gerbe qui lui appartient, solutions en fin d’ouvrage.)

De la planète où elle écrit, entre « Mars » et « Jupiter », quelque part parmi les héliotropes − ses roses à elle, petite princesse des lucioles qui se cherche« une pente assez douce pour la vie » − Valérie Rouzeau a su conserver « son statut d’enfant submersible », l’âme au bord des maux. Aussi, d’un « seul exemplaire » de « chaque un, chaque une », essaie-t-elle inlassablement de recréer son « arche de Noé », son arche de Noël, oserais-je dire, avec cette certitude : « l’obsolescence de l’amour n’est pas encore programmée », il est toujours temps de « creuser le plafond bas nous prendre dans nos bras ». Ajoutons une musique à la croisière commune : Le Carnaval des animaux, c’est une bonne ressource. Ou alors Erik Satie, ce serait bien aussi.

Voilà, on a embarqué dans l’arche de Valérie Rouzeau, on a dressé pavillon à ses couleurs, « petits jetons » jetés « sur la neige », on a recalé sa montre « à l’heure heureuse », maintenant on remonte le courant en « sens averse », au son d’une tourniquette-musiquette qui s’amuse d’elle-même. Pas folle la poète, elle a pris soin dès le départ de repousser les vrais crocodiles : il lui est permis d’imiter Ver-Vert dans ses incessantes« répétitions », le « perroquet mascotte » de sa « ville de cœur : Nevers ». Le monde entier se répète, alors pourquoi pas les mots de la lanterne magique ? On peut s’en gargariser même, histoire de les sauver de l’extinction programmée (cf. le poème-liste de la page 68) et, grâce à eux, essayer de rééquilibrer le monde si peu que ce soit, d’une patte de mouche ou d’une aile « d’hirondile ». Notre « époque épique » chancelle sous la malbouffe, la pollution, le consumérisme, le gaspillage, la misère, l’injustice, la dématérialisation, la déshumanisation... il y a du boulot, les amis, retroussons-nous les dimanches.

Si on désire une feuille antidéroute, se reporter au poème de la page 118 qui résume à lui seul le défi poétique que se lance − et nous lance − Valérie Rouzeau : « Oyez-moi oiseaux soyez-là. »

Marilyse Leroux



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vendredi 20 avril 2018, par Marilyse Leroux

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Valérie Rouzeau :
« Sens averse (répétitions) »


La Table Ronde
(mars 2018, 140 pages, 16 euros.)



Valérie Rouzeau



Valérie Rouzeau est née en 1967, dans une famille de récupérateur du Cher souvent évoquée dans ses poèmes, notamment la casse de son père dans « Chantier d’enfance ».
Ses recueils, très remarqués, surtout « Pas revoir », lui ont valu une notoriété qui l’amène à multiplier les lectures publiques, les rencontres, les ateliers dans les classes, etc. Elle est aussi traductrice (Sylvia Plath, William Carlos William) et a même écrit pour le groupe Indochine (les chansons : "Comateen 2" , "Ladyboy" et "Talulla").



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