Le dernier recueil de Bernard Mazo, « La cendre des jours » , que vient de publier Voix d’encre accompagné de lavis d’Hamid Tibouchi, est une fois encore une confrontation au silence.
Silence de l’âge venu et des pages tournées dans « l’obscure rumeur du temps », hébétude lorsqu’on se penche sur « cette vie qui nous appartient si peu » et qu’on en retient surtout « la mort embusquée dans chaque pulsation du cœur ».
Sans oublier cette sorte de silence qui tient à « ce vide douloureux entre les choses et ce qui les nomme ». Car l’adéquation des mots et des choses n’est pas plus acquise que celle de soi et du monde dans l’œuvre de Bernard Mazo. C’est que « le poème ne peut se fonder que sur ce qui est condamné à mourir » et que la conscience tragique et douloureuse de la finitude est la source même de la poésie.
Que cherche-t-elle à faire d’autre que « nommer ce qui va s’effacer » ? Cette foi demeure néanmoins : « Le poème n’est pas seulement le poème mais la mémoire préservée du monde ».
Bien sûr, l’entreprise est incertaine de cette parole « jamais assurée d’elle-même » et l’auteur souvent ne parvient « mot après mot qu’à effleurer comme en rêve le reflet glacé du monde ». Mais la grâce lui est donnée aussi parfois d’œuvrer au « silence habité du poème » et la poésie réussit alors à être une façon de reconquérir la présence. A soi, au monde, à l’autre. Quelque chose se dénoue dans le temps, quand la fugacité se marie à l’intemporel : « …au détour d’une haie / on surprend sur ses lèvres / ce goût très ancien de mûres / ressuscité de l’enfance / comme une fugitive / promesse d’éternité ».
Au bout du poème il y a l’inespérée, femme aimée, « chaleur du monde ressuscitée », les mots comblant l’absence, la vie « requalifiée ». Aussi ne s’étonne t-on pas de voir le recueil se clore sur un poème de réconciliation et de sérénité amoureuse. Le voici :
Mon bel oiseau meurtri
Tu es enfin venue
À ma rencontre
À travers le rideau déchiré des années
Ma beauté pensive
Je t’ai reconnue entre toutes
Dans l’incandescence de l’été
Où tu m’irrigues sans fin<br/>
Les thèmes de Bernard Mazo
Dans le froid mortel de l’exil
Bernard Mazo a connu la guerre d’Algérie. « J’ai eu vingt ans dans les Aurès, où je suis resté cloué, triste rêveur éveillé, vingt-sept mois durant », confie-t-il, ajoutant : « sans la poésie et la lecture des poètes, sans la chaleur partagée de leur parole, sans doute aurais-je sombré dans le désespoir ».
L’épreuve l’aura en tout cas suffisamment marqué pour que l’exil devienne un de ses thèmes majeurs, comme on s’en aperçoit à la lecture de « Dans le froid mortel de l’exil » (sous ce titre, l’auteur a réuni des poèmes inédits et d’autres qu’il a extraits de ses premiers recueils, parus également chez Rougerie : Passage du silence , 1964, La Chaleur durable , 1968 et Mouvante mémoire , 1970). On songe bien sûr à Camus lorsqu’il évoque « la beauté désespérée du monde » et l’homme dressé dans le silence de l’univers, où il se sent étranger. « Ce monde n’est pas le nôtre », parce qu’il ne nous correspond pas : « J’ai grandi à mon insu parmi les représentations trompeuses de l’univers », écrit encore l’auteur.
Pourtant, il me semble que l’exil ici est moins métaphysique ou géographique que temporel : c’est bien le temps qui est en cause, qui engendre « cette perpétuelle dépossession de soi ». Ce temps qui nous a chassés de l’enfance, ne nous laissant que « le souvenir d’une fugace éternité ». Toute identité est « mémoire du pays natal » après laquelle on ne cesse de courir. Avec du rêve, comme « ceux qui boivent seuls au café / et qui le soir en bout de table / se construisent des vies à part / qu’ils ne consommeront jamais ».
Ou avec des mots, dans le « trébuchement sans fin de la parole » et bien qu’on ait appris « la véracité du silence ». Parole qui panse la plaie (« cicatrice du poème ») mais qui se voue au « versant le plus obscur » des êtres et des objets. Cette belle écriture de nostalgie et de rêve déchiré œuvre contre l’exil en pactisant aussi avec le réel. Car la condition de la poésie est « d’employer la parole au plus près de son enracinement dans les choses ».
La Vie foudroyée
Il y a toujours « entre les mots / la vie / qu’on n’a pas vécue » – une « intarissable blessure » – mais aussi du silence « à gagner », ce « silence accru » où chacun, peut-être, se reprend. Et Bernard Mazo n’a de cesse d’inscrire sa poésie dans cet écart et cette quête.
Dans « La Vie foudroyée » , recueil publié au Dé bleu, il reprend certains poèmes de ses précédents livres et, les redistribuant, il renouvelle leur signification et leur résonance « dans l’infini bruissement du temps » qui constitue la musique de fond du poème.
« En creusant le vers, le poète entre dans ce temps de la détresse qui est celui de l’absence de dieux », écrivait Maurice Blanchot, placé ici en exergue. Bernard Mazo creuse lui aussi la langue et « le mutisme des jours » où probablement il n’est aucun sens supérieur à trouver, mais, affirme-t-il, « c’est au bord de ce rien / pourtant / que je respire, que j’attends. »
Et c’est ce rien, la conscience de ce dénuement, qui ouvre l’espace de la parole poétique : « Savoir que rien n’est jamais acquis / et le dire dans l’évidence du poème » l’inscrit dans une modernité qui interroge le silence des dieux et celui des mots.
Bernard Mazo n’en est pas moins en prise avec le réel, l’autre, l’amour, et sa poésie témoigne de son appétit de vivre. « On n’est pas quitte avec la vie en l’éludant. / On est quitte avec la vie en l’épuisant. »
La sensualité, comme réponse au silence, fait se rencontrer la disponibilité, l’attente, et l’angoisse de la mort dans un va-et-vient entre la présence et l’absence au monde. Une distance que ses vers brefs, fascinés par la « beauté meurtrière », ne cessent à la fois de dire et de tenter d’abolir.
Une « absence infinie »
Fidèle à ses thèmes, ceux que traversaient notamment son précédent recueil, « La vie foudroyée » , paru chez le même éditeur (Le Dé Bleu), Bernard Mazo a retrouvé avec « Cette absence infinie », ce « silence accru » qui est l’autre nom de la distance.
Distance d’avec le monde qui, en dépit de la rumeur des jours, reste une histoire sans parole et une énigme sans fin, qui nous laisse toujours « égarés parmi les choses » et fait dire à l’auteur : « ma terre est plus lointaine / que le plus lointains des confins ».
Distance d’avec soi, aussi, que les battements obstinés du temps relèguent dans un inaccessible ailleurs :
« Alors il presse contre lui
sa vie
la vie qui lui échappe
et par delà
toute l’épaisseur
du temps traversé
cette odeur poignardée
des lilas de l’enfance. »
De fait, « la mémoire qui chuchote » accroît encore « l’évidence du silence » et nous laisse « la saveur extrême de l’inatteignable ».
Distance enfin qu’instaure la langue. Surtout quand elle veut dire « ce qui nous sépare de la vie rêvée » et s’aventure dans les replis du poème « là où gît l’obscur ».
Mais il s’agit toujours, en réponse, de « rester adossé / au mur des mots / pour ne pas fléchir / pour ne pas mourir ». Car c’est bien sûr par la parole, même « incertaine », que le poète tente de dire le « tremblement du monde », de le rejoindre et de se rejoindre en ravivant « ce qui couve sous la cendre des mots ».
Éternel paradoxe que connaissent tous ceux qui écrivent et sans doute même tous ceux qui parlent. Bernard Mazo, en des vers brefs, le transforme en poème, entendez : en « cet éclair / ce feu de sarments / dans la nuit sans fonds »…



