Voilà bientôt un demi siècle, le 4 janvier 1960, disparaissait Albert Camus, à peine âgé de 47 ans. Lui qui n’aimait guère la vitesse trouvait une mort absurde dans la Facel Vega conduite par Michel Gallimard, non loin d’Auxerre, alors qu’il avait dans sa poche le billet de train qui aurait dû le ramener de Lourmarin à Paris.
Le prix Nobel 1957 s’éteignait en pleine gloire, mais aussi en pleine polémique alors que Francis Jeanson, à la demande de Sartre et après la sortie de « l’Homme révolté » , l’avait attaqué avec une rare violence dans les Temps Modernes, quelques années plus tôt et qu’il continuait de déranger la gauche à œillères. Et alors, surtout, que la guerre d’Algérie constituait pour lui un déchirement personnel.
Absurde et fraternité
Parti du constat de l’absurdité non du monde mais de la confrontation de son mutisme avec les attentes de l’homme ( « Le mythe de Sisyphe » ), Camus a illustré sa philosophie de l’Absurde avec « L’étranger » (dont la fameuse écriture blanche inspira son « Degré zéro de l’écriture » à Roland Barthes), mais ne s’en n’est pas tenu au nihilisme pour autant. En homme de gauche qui avait dénoncé avant guerre la misère en Kabylie et s’était engagé dans la Résistance, c’est à partir de la révolte qu’il reconstruit un sens : tout refus affirme une valeur qui dépasse l’individu, tout « non » postule un « oui » : « Je me révolte, donc nous sommes », dit-il dans une de ses formules les plus célèbres, posant la révolte comme seule transcendance et source de la fraternité humaine.
Hommages
Cet humanisme reconquis, illustré par son roman « La Peste » , l’est contre l’absurde, mais aussi contre toutes les idéologies totalitaires et contre cette conviction mortifère que la fin justifie les moyens. Sans concession sur l’URSS, Camus le citoyen du monde, proche des libertaires, s’est alors attiré les foudres des communistes toujours englués dans leur stalinisme, et des compagnons de route, même critiques, comme Sartre.
Il n’empêche que l’histoire lui a donné raison et que les hommages se multiplient. Ainsi de cet excellent numéro 2350 (19 au 25 novembre) du Nouvel Observateur, où Jean Daniel, bien sûr salue la mémoire de celui qui fut son ami et maître à penser, mais qui recueille aussi les témoignages de la fille de Camus, Catherine, qui raconte son père, de l’écrivain sud-africain André Brink évoquant sa dette envers « L’Homme révolté ». Et passe en revue tous ceux qui se réclament peu ou prou de la pensée de Camus, d’André Comte-Sponville à Michel Onfray.
Une revanche
J’avoue ressentir comme une impression de revanche à ces lectures : j’ai commencé à comprendre quelque chose au monde, à la philosophie et à la politique avec Camus. Je l’évoque d’ailleurs dans « Chemins d’encre » (lire ci-contre) ; mais dans ma jeunesse militante et proche du marxisme (au moins pour l’analyse), j’ai dû souvent ferrailler avec mes petits camarades qui n’appréciaient pas vraiment l’iconoclaste.
Je fus encore plus dépité quand Jean-Jacques Brochier parla de « philosophie pour classes terminales », reprenant des appréciations de Rebatet, Haedens ou Bernard Frank.
Attaqués par les uns et les autres, Camus fut seul. Mais les malentendus le concernant sont surtout douloureux avec les hommes de gauche. Aujourd’hui, un consensus se dessine, qui ne doit cependant pas masquer ce qui ancre irrémédiablement l’écrivain du côté des humiliés.
Camus n’a jamais cessé de célébrer la beauté, ni la simplicité. Il faut lire « Noces » et « L’Eté » . Ses nouvelles de « L’Exil et le Royaume » , son roman désabusé « La Chute » ou celui, posthume qui revient sur son enfance, « Le Premier homme ». Mais il faut lire aussi ses formidables « Lettres à un ami allemand » écrites pendant la guerre. Ou son plaidoyer pour l’abolition de la peine de mort écrit avec Koestler.