Thierry Jonquet : « La Bête et la Belle »
Sous ce titre évoquant un conte, Thierry Jonquet, cet auteur de polar décédé en août 2009, dont l’œuvre est aujourd’hui à juste titre largement reconnue et auquel le Festival Toulouse Polar du Sud rendra hommage en octobre, offrait en 1985 un roman noir de très belle facture. Il n’avait alors encore publié que trois romans, « Mémoire en cage », « Le bal des débris » et « Mygale » , mais quelle maîtrise dans la manière de raconter !
Mêlant les points de vue de ses divers personnages (l’enquêteur Gabelou, l’Emmerdeur, le Coupable, le Visiteur, le Gamin, la Vieille, le Commis-Boucher, la garce et surtout ce Vieux Léon dont la véritable identité constitue la surprise finale), Thierry Jonquet nous embarque dans une histoire de meurtres camouflés en suicides ou en accidents. On comprend très vite qu’il n’en est rien, à l’instar de Gabelou dont l’enquête piétine cependant. Pour le lecteur, c’est le monologue intérieur (notamment à travers la confession que l’assassin confie jour après jour à un dictaphone) qui est le vrai mode de dévoilement.
Passablement dérangé, le Coupable vit (presque) seul au milieu des ordures qu’il entasse dans son appartement au point de ne plus avoir de place pour dormir. Il a la passion des trains miniatures et une femme qui le trompe. Mais aussi un confident, le vieux Léon, qui sait tout et ne dira pourtant rien au commissaire, parce qu’il a enfin trouvé un copain, un vrai…
Jeu de mensonges, de fabulation, d’évitement de la réalité, cet envoutant bouquin, très réaliste, est aussi un reflet de la terrible solitude des êtres, dont beaucoup sont des éclopés de la société. La critique sociale et l’histoire y sont moins présentes que dans d’autres de ses romans, comme « Les Orpailleurs » par exemple, mais le charme de la narration et le talent de Thierry Jonquet jouant avec la compréhension et les intuitions de son lecteur, sont très opérants.
Ile Eniger : « Un violon sur la mer »
Même quand « le texte piétine dans ses doutes », la poésie d’Ile Eniger a quelque chose de fort à dire. Fort comme le froid qui « étrangle le ruisseau, mord les doigts, fige l’eau dans la gamelle du chien », fort comme la sève et, au jardin, « l’arbre (qui) porte bravement ses cerises », fort quand « le quotidien fait bonne mesure », fort comme « l’écrire simple pour quitter l’orgueil ».
Cette poétesse que j’avoue découvrir seulement, alors qu’elle a publié dans de nombreuses revues amies et fait éditer une quinzaine de livres, raconte bougrement bien la rondeur des jours en se gardant des « mots de triche ». Elle évoque, d’une écriture sensuelle et pleine de vitalité, les saisons par petites touches, le printemps quand « des ailes agitent leurs oiseaux », l’hiver quand « la brume s’installe qui rend pudique la nudité des arbres », les feuilles d’automne « plus proches de l’humus que de la virevolte ».
La poésie s’épanouit ici à partir de la notation : « Écrire commence par un caillou, un grain de pluie, une plume abandonnée par une grosse poule blanche ». Elle se poursuit dans une sorte de jubilation : « La main écrirait seule si on ne la tenait. Elle trouerait même le papier, des fois que par l’accroc passerait la lumière. » En respectant cette injonction qui fonde son art poétique : « Vire les adjectifs, les roses les mauves et autres poétailles. Vire les fioritures les effets les jolis les paillettes qui prennent en otage. »
Mais le charme de la poésie d’Ile Eniger tient à ce que l’énergie de sa phrase n’interdit nullement l’expression d’une certaine fragilité, voire du manque et du vertige existentiel : « Je picore une tartine, traîne mon matin comme une sans appétit. Je voudrais quelque chose. » Même délicatesse, quasi impressionniste, pour laisser deviner l’émotion ténue, fugace, impalpable, du bonheur d’être, dans ce beau poème qui clôt le recueil :
« Elle étendait sa lessive. Avait levé les yeux pour interroger le temps. C’était un matin ni plus ni moins matin. Rien d’autre qu’un ciel et son poids de jour. Puis il y avait eu ce mouvement d’air sur ses mains. Quelque chose la touchait. La reconnaissait. La nommait. Quelque chose venu de loin. Du bout du bout. Qui la faisait vivante. Une jubilation levée d’une vieille racine. Quelque chose qui ouvrait les fers, la journée, la vie. Qui la portait haut. Une confiance. L’origine et le but. Elle, enfin réunie. Souviens-toi la joie, avait-elle dit. Souviens-toi la joie. Puis elle avait continué à étendre son linge. Elle n’avait pas expliqué cet instant, sa plénitude. Elle n’avait pas les mots. Elle avait gardé la force et la lumière. »
Jacques Tornay : « Gains de causes »
« Inutile grandeur, / une vérité qui ne tient pas au cœur de la paume n’en sera jamais une », affirme Jacques Tornay dans son recueil, « Gains de causes » , édité par L’Arrière-Pays. Celles qu’il nous livre en des poèmes attentifs au monde nous évoquent en tout cas le quotidien avec force, et « le cœur plein d’images ». De « la main lissant les pages d’une gazette chiffonnée par inadvertance » à la prune sur le chemin, aux fumées du tabac « calligraphiques » ou au voisin du dessus qu’on entend rentrer chez lui, « sa journée de travailleur sur le dos », ces « tressaillements » nous augmentent et augmentent le jour. Ils pourraient nous faire dire, comme l’auteur : « Je suis passionnément cela qu’en mon intérieur je prononce, bien que l’essentiel reste à dire ». Un peu de cet « essentiel », et des échos qu’il trouve en nous, s’insinue dans ses pages, à travers des notations simples, qui nous atteignent au vif.
Ce poète suisse, né en 1950 à Martigny et qui est aussi journaliste et traducteur, parle dans un entretien du « désir fou de vouloir tout exprimer, ne laisser aucune ombre, aucune angoisse ni aucun émerveillement hors de son champ d’action ». Il me semble que ses textes doivent à ce désir la tension poétique qui les travaille et fait qu’ils nous concernent en nous permettant de « faire alliance durable avec ce qui nous dépossède le moins ». Ce recueil vient d’obtenir le prix Charles Vildrac de la SGDL.
Pierre Autin-Grenier : « C’est tous les jours comme ça »
C’est bien Autin-Grenier, le poète et le styliste de la forme brève, qui nous revient avec ce recueil de 47 récits publié par l’éditeur Bordelais Finitude. Le drapeau noir flotte sur le petit monde que constitue l’immeuble d’Anthelme Bonnard, qui nous raconte moult péripéties et anecdotes, avec souvent une colère rentrée et toujours beaucoup d’extravagance et de fantaisie dans sa chronique du quotidien naufragé. Car si Autin-Grenier s’autorise toutes les fantaisies, si l’on continue à croiser dans ses pages des montreurs de dentelles et autres petits vendeurs d’orgasmes au porte-à-porte, si l’on s’y penche sur le yo-yo du cours du concombre au palais Brongniard, ses inventions les plus farfelues en somme sont la belle politesse qu’il emploie pour faire passer ce foutu monde – presque déjà le nôtre – qu’il dépeint. Un monde où l’on est abruti par l’hymne au travail et les interdits, un monde où la sous-secrétaire d’Etat en charge des activités culturelles et de loisirs déclare vouloir « aller buter les déviants jusque dans les chiottes »…
Voilà de l’Autin-Grenier de la meilleure veine. Qui dit des choses graves en se jouant, distille la révolte sous la pirouette. Qui sait illustrer un constat (« Misère des temps que d’ingurgiter sans méfiance toutes ces petites saletés à la mode dont les gros margoulins de la publicité nous font l’article toute la sainte journée ») en l’incarnant dans le cas de Lucette qu’on opère : « Prévert lui-même n’en reviendrait pas de ce qu’on a pu trouver là-dedans ! Des civelles, des grondins gris, une moitié de murènes, des raies bouclées ; en pagaille d’autres poissons morts et mal digérés, une forte concentration de mercure en supplément… » j’en passe et des meilleurs, dont un crabe, évidemment.
Voilà le style du bonhomme. Mais bien sûr, un livre d’Autin-Grenier ne se raconte pas, il faut aller s’y perdre et s’y retrouver. Avec, quand même, la note musicale de l’espoir qui chante à la fin : « c’est le combat vers la légèreté et la lumière qui continue ». .. Peut-être le drapeau noir qui claque dans le vent ? (Finitude éd.160 pages. 15 euros)
Dominique Sampiero : « Le maître de la poussière sur ma bouche »
Le titre, certes énigmatique, de ce court texte tenant à la fois du récit et du poème en prose, est explicité dès l’ouverture. Le maître est un vieil homme taiseux, le grand-père, menuisier de son état. La poussière sur la bouche du narrateur est celle des mots tombés en ruine après sa mort, brutale, au beau milieu des poireaux et carottes de son jardin : « Un matin, le vide que fait le silence dans la bouche du vieil homme entre dans la bouche de l’enfant. Au fil des jours, les mots tombent en poussière sur les lèvres de l’enfant, avant même qu’il parle, avant même qu’il lise ou qu’il écrive ». Il ne sera pas trop d’une vie d’adulte pour reconquérir à la fois le langage et le silence et, au bout, un peu du monde.
Au village, on appelait le grand-père « la planche » et sa femme « le silure » (« aimer c’est donner un autre nom, un nom qui nous ressemble »). Cette évocation poétique de leurs gestes et de leur patience se confond avec celle de l’Arbre, de l’écorce et de la forêt, une vaste métaphore pour dire quelque chose comme une immersion dans la nature, une découverte de la sensualité (l’adolescent apprend que « jouir se frotte sur le trou de pic vert caché sous les jupes des filles »), une harmonie peut-être trouvée, en tout cas rêvée quand le narrateur peut dire : « dans aubier maintenant j’entends aube ».
Un art de vivre, loin du consumérisme, se dévoile dans l’immobilité frémissante de l’arbre, qui est un possible miroir de l’homme. « En travaillant pour acheter l’espace et le temps, chacun de nous oublie de regarder », rappelle Sampiero. Mais au terme de ce court et beau livre (70 pages), on éprouve le sentiment qu’une leçon à été reçue, la vie s’étant enrichie quand « tout ce qui n’est pas dit remplit d’une eau fraîche le puits de mon cœur ».
Jan Thirion : « Dieu veille Toulouse »
Né à Paris, Jan Thirion est enseignant. Il vit dans la banlieue de Toulouse et je le croise souvent dans les salons de la région. J’ai récemment acheté et lu un de ses polars, « Dieu veille Toulouse » , un livre qui l’ancre dans sa ville d’adoption puisque toute l’action s’y déroule. Il a écrit bien d’autres romans (et des nouvelles) depuis « Le Vengeur » paru en 1980, entre autres : « Mikko », « Ego Fatum » (2006), « Rose blême » (2007), « Elagage de printemps » (2008), « Soupe tonkinoise » (2009), etc. Mais si je me suis arrêté à celui-ci, c’est à cause de la première page où l’on découvre d’entrée Dieu attablé à la brasserie du Pont-Neuf devant une demi-douzaine de belons et s’amusant à contempler les passants en imaginant qu’un tel va mourir, qu’il accorde le sursis à tel autre… Dieu est facétieux et j’aime cet humour.
Dieu en l’occurrence se prénomme Franz et est flic dans la Ville rose. Il enquête sur le meurtre du gourou d’une secte, retrouvé le crâne fracassé, puis sur celui du patron d’une start up dévolue au porno sur le Net. Un point commun entre les deux victimes, leurs paupières ont été découpées. Ce qui met Dieu sur la piste d’un serial-killer. Les rebondissements et fausses pistes sont nombreux comme le genre l’exige - sans oublier une chute double et qui sait utiliser l’actualité - mais ce que j’ai aimé dans ce livre touffu, outre l’écriture soignée, est la précision dont Jan Thirion sait faire preuve quand il parle des techniques de la police scientifique, des armes non-létales, etc. Nul doute qu’il s’appuie sur une solide documentation, ce qui ajoute encore au plaisir d’une intrigue inventive.
Jacqueline Saint-Jean : « Hors je(u) »
Où sommes-nous dans cet étrange pays perdu que les poèmes de Jacqueline Saint-Jean (lire son portrait) trament à force de charrier de fortes et sombres images sur un rythmes saccadé ? Hors piste, hors texte ? Parmi les survivants de quelque désastre obscur, après le passage d’un « immense vortex de poussière » ?
Tout commence par des silhouettes qui s’éloignent vers « l’autre rive ». Il y a là des objets déracinés, triviaux, comme ces « robes vides à jamais suspendues », des vitres terreuses, « de vieilles peurs de mauvais rêves », bien des décombres, des « vérités masqués sous les ruines » et parfois des sorties de secours qui clignotent…
Sans aller jusqu’à l’outre-tombe, j’ai le sentiment d’être là entre deux mondes, dans un no man’s land où nous demeurons « égarés », entre un passé qui se défait et un présent qui laisse surtout entendre « battre le cœur des enfermés ». Hôpital ou prison quand « la chambre est un puits », nous y sommes confrontés aux lettres qui s’effacent et aux journaux jaunis, à ce palimpseste à quoi se résume toute existence avec le recul, et qui nous laisse « tassés dans nos archéologies ». Hors du monde et hors de soi, deviendrait-on ces contemplateurs, ces « vivants de lisière » qui s’acheminent vers le silence ? Il n’y a pas forcément là un repli, semble pourtant nous dire l’auteur : les deux syllabes de « hors je(u) », c’est « battants clos ou battants ouverts ».
Abdelkader Djemaï : « Zorah sur la terrasse »
Le dernier ouvrage d’Abdelkader Djemaï (lire ici son portrait) vient de paraître au Seuil, il s’agit d’un récit, « Zorah sur la terrasse » , dont le titre est celui d’un tableau de Matisse. Et pour cause : ce livre raconte la découverte du Maroc par celui qui fut l’inspirateur du fauvisme.
Matisse a fait deux séjours à Tanger, au début 1912 avec sa femme Amélie et pendant l’hiver 1912-1913. Il y fit la connaissance de la lumière intense, de la casbah animée, de paysages luxuriants, et d’habitants qu’il semble avoir aimés et respectés, Marocains, Espagnols, Juifs. Parmi lesquels il eut cependant bien des difficultés à trouver les modèles féminins nécessaires à son travail. Une jeune prostituée, Zorah, finira cependant par poser pour lui.
Sous la forme d’une lettre adressée au peintre et dans laquelle Djemaï l’Algérien tisse un parallèle avec la figure de Miloud, son propre grand-père paternel à Oran, le récit s’appuie sur la correspondance de Matisse pour raconter les sept mois de sa résidence au Maroc. Une vingtaine de toiles, plus de soixante dessins et d’études à l’encre et à la plume ont été le fruit de la découverte de cette ville bâtie entre Atlantique et Méditerranée et ils ont marqué toutes ses œuvres à venir de leur influence. Le plaisir d’Abdelkader Djemaï à parler de cette peinture est redoublé par celui, palpable, qu’il éprouve à évoquer l’Afrique du Nord et sa propre enfance dans la lumière du Maghreb.
Jean Chatard : « Dites-moi à quelle heure… »
Jean Chatard, qui fut marin et demeure poète, est un peu comme Rimbaud ce « voleur de feu, voleur de houle et d’alphabet » dont ce long poème rejoue la dérive de bateau ivre. Le titre s’inspire d’ailleurs de cette phrase, « Dites-moi à quelle heure je dois être embarqué à bord… », la dernière d’une lettre au directeur des messageries Maritimes dictée par Rimbaud à sa sœur le 9 novembre 1891, veille de sa mort. La belle langue de Chatard en prend prétexte pour nous embarquer entre « carènes bleues », « élans secrets » et « troubles anciens » dans un voyage, celui d’une vie – et de toutes les vies car « les hommes ont tous les mêmes gestes / poursuivre le courant » – s’écoulant entre les quais et le large dans « l’aventure du temps ». Avec au bout, seulement « un peu de vent entre les mains ».
On peut lire le portrait de Jean Chatard ici
Cette plaquette de 26 pages publiée par Airelles éd. (animée par Hervé Lesage) ne coûte que 4 euros. On peut la commander à l’auteur (85 route du Neubourg. 27370 Le Gros Theil).
Chantal Danjou : « Les amants de glaise »
Ce récit que publient les éditions Rhubarbe est celui d’une convalescence, au propre comme au figuré, dans une maison de repos du côté d’Osséja (Pyrénées orientales). La narratrice tente par le souvenir et l’écriture de guérir de la disparition de l’amant, sans faire le deuil de l’amour. La marche et la découverte de la Cerdagne qu’on visite au fil de sa plume, et grâce à ses randonnées en montagne, du côté du Carlit, et à ses périples dans le fameux petit Train jaune, sont comme le contrepoint d’une patiente reconstruction. Celle-ci passe par la langue qui aide à retrouver le corps - comme on pétrit la glaise – et l’écriture avec ses mots qui ouvrent des passages dans le paysage intérieur comme sur le haut plateau cerdan.
Chantal Danjou, après un long séjour parisien, vit et travaille aujourd’hui dans le Var où elle enseigne les lettres modernes. Poète, nouvelliste, mais aussi critique littéraire, elle anime des ateliers d’écriture et depuis 1989, elle participe à faire connaître la poésie contemporaine avec l’association qu’elle a fondée et dont elle est la présidente, « La Roue Traversière ».
Annie Ernaux : « Les années »
L’œuvre d’Annie Ernaux, depuis « Les Armoires vides » (1974), est construite sur les épisodes et les personnages marquants de sa vie. « Les années » (publié chez Gallimard et qui vient d’être repris en Folio) n’échappe pas à cette autofiction, mais avec une ambition plus vaste, puisque le livre couvre toute l’ère d’une existence, de l’après-guerre à aujourd’hui.
Partant de quelques photos d’elle à différentes époques de sa vie et qui jalonnent son récit, l’auteure n’a cependant pas pour dessein de se raconter, mais bien de raconter une époque, de retrouver la mémoire collective dans une mémoire individuelle. Son autobiographie s’articule autour de moments qui font dates - 1968, 1981, la chute du mur de Berlin, le 11 septembre 2001, etc. - et de leurs répercussions à la fois dans sa vie intime et dans la vie de tous.
J’avoue que ce livre compte parmi ceux qui m’auront procuré le plus de plaisir depuis fort longtemps. Question de génération peut-être, puisque il s’agit d’une traversée d’une partie du siècle précédent correspondant à peu près à celle que j’ai effectuée, et qu’elle suscite chez moi bien des réminiscences…
J’aime ce livre pour la justesse des annotations, et l’art consommé de bien choisir les « marqueurs d’époque ». Pour provoquer l’immersion dans les images de la mémoire, la restitution des atmosphères, des arrière-pays, le réveil de tout un monde de connotations, de non-dits, qui caractérisent une période et par lesquels elle s’incarne.
Marie-Ange Sébasti : « Presque une île »
Sans doute la Corse est-elle son centre de gravité et, si on l’en croit, « ailleurs n’existe pas ». Marie-Ange Sébasti (voir son portrait ici ) vit pourtant sur le continent, « dans le terrier de l’exil », loin de son altière beauté, mais on sent bien que c’est là qu’elle se ressource. Le petit livre que réédite (après La Marge en 1997) Colonna édition (1) avec une préface de Charles Juliet, est une célébration en une poignée de poèmes ramassés, proches du silence, d’un lieu sauvage et menacé dans son identité même par le béton, l’immobilier, le tourisme. Au point, « dépossédée de sa solitude », de n’être plus que « presque » une île…
Ces « territoires indociles » sont aussi intérieurs, car l’île « en forme d’aurore » renvoie à l’imaginaire. Elle est une forme du désir et de l’énergie vitale, « Prélude de bonté / Frappant aux portes entrouvertes / Et réveillant / Ceux qui chantaient juste / Et parlaient à propos ». Le vin peut y avoir un goût de sel, nous dit Marie-Ange Sébasti, car « il n’est pas interdit de vendanger / sur le terreau des naufrages ».
(1) (La maison bleue. Hameau San Benedetto. 20167 Alata. Site : www.editeur-corse.com)
Jean Follain : « Paris »
Publié pour la première fois en 1935 par Corréa, « Paris », , recueil de proses du poète de Canisy, a été réédité par les éditions Phébus avec une présentation de Gil Jouanard. Ce livre est une petite merveille. Follain, paraît-il, lui accordait une place centrale dans son œuvre. Tout ce qui fait la poétique de l’auteur d’ « Exister » , de « L’Épicerie d’Enfance » ou de « Usage du temps » est là il est vrai : une ironie tendre qui se joue du disparate, des énumérations de choses vues qui ouvrent à deux battants les portes de l’imaginaire, une nostalgie qui est manière de ruser avec le temps, la méticulosité du souvenir et du vocabulaire pour créer de l’irréalité au cœur même du monde le plus réaliste… Le Paris de Follain est celui des squares, des places, des rues, des terrasses de café et des pensions de famille… Le moindre détail peut y trouver des échos d’infini.
Mais son Paris est surtout celui des petites gens, qu’il croque avec malice. Et avec quel style ! Ces tableaux, tout de juxtapositions inattendues, trouvent vite en nous de secrètes résonances. Chez Follain, la sensualité mêle tous les registres. Quant ce n’est pas l’histoire qui s’invite en de saisissants raccourcis. Ses proses comme ses poèmes finissent par communiquer une sorte de vertige métaphysique : l’infini, avec le mystère du temps, est là, dans le moindre objet, le moindre geste, le plus discret des clins d’œil innombrables du quotidien.
« Pas de travail qui vaille » Recueil de dix nouvelles.
Ce recueil de nouvelles est le fruit d’une collaboration entre les éditions de l’Atelier du Gué (éditeur de la fameuse revue « Brèves ») et des étudiants de la non moins fameuse École Estienne (du Diplôme de Métiers d’art en Illustration et en Typographisme et du BTS Editions). Le temps d’un livre, les étudiants se sont donc investis dans la lecture et le choix des textes, leurs illustrations, et la mise en page de l’ensemble.
Un thème, celui du travail dans ce qu’il a de plus déshumanisant, est le fil rouge de cet ouvrage dont dix auteurs justifient chacun à sa manière le titre : « Pas de travail qui vaille » . Du cruel « Changement de look » que Georges Flipo fait subir à une employée modeste dont l’identité vacille sous la pression d’une quelconque « conseillère en image » au « Monde presque insupportable », celui que Guy Chaty nous dépeint confisqué par les experts, en passant par le sourire figé des caissières en colère dans « Sbam » de Michel Calonne, le radical refus de collaborer au système et de prêter « main forte » de Fabrice Marzuolo, les sacrifices consentis au nom de la réussite professionnelle (« Comité stratégique »), l’anticipation post-industrielle de Dany Grard (« Gardien d’usine »), le monologue d’un routier pas sympa (« Chez Jiji » de Jean Pézennec), le compte à « rebours » du licencié candidat au suicide de Franck Garot, où encore les textes de Lika Spitzer et François Teyssandier, ce petit livre grinçant constitue un témoignage hélas plutôt fidèle de ce qu’est l’aliénation moderne au et par le travail ! Les illustrations sont évidemment à la hauteur avec de tels collaborateurs. Bref, on ose à peine le dire, mais c’est… du beau travail !
(Co-édition Atelier du Gué – Ecole Estienne. 96 pages. 14 euros. ISBN 9782913589629)
Christophe Guillaumot : « Chasses à l’homme »
Christophe Guillaumot dit l’avoir écrit en quatre mois, d’une traite, et il se lit tout aussi vite, en dépit de ses 440 pages. Je ne le connaissais pas, et pour cause : « Chasses à l’homme » est le premier roman de cet auteur de 38 ans . Grâce à une rencontre-signature où nous étions les deux invités de la librairie de la Renaissance et du Salon Polar du Sud, j’ai fait la connaissance de ce jeune lieutenant de police sympa, en poste à Toulouse depuis septembre 2009, après avoir été affecté à Paris, sur Pigalle.
C’est là, dans ce 9e arrondissement qu’il connaît comme sa poche, qu’il a choisi de situer l’action de son polar. Et c’est là que son commissaire, victime d’une machination, va se débattre contre les apparences, contre les bœufs-carottes et même ses propres collègues pour se disculper du meurtre de sa femme, puis de celui de son second, dont tout semble l’accuser. Les rebondissements dans cette traque sont multiples, c’est la loi du genre, mais on sent à chaque scène (à l’Institut Médico-légal, par exemple) que Christophe Guillaumot sait de quoi il parle et qu’il n’a nul besoin d’en rajouter ou de forcer la note (ce qui est aussi parfois un des travers du genre). « Quand on est policier soi-même, on voit vite dans un roman ce qui est crédible et ce qui ne l’est pas », explique-t-il. Ajoutons que Christophe Guillaumot écrit bien et l’on comprendra qu’il ait fait une entrée remarquée en littérature noire : il a en effet reçu le prestigieux le prix du Quai des Orfèvres. Pas mal pour un coup d’essai !
Gilles Sicard : « Le poirier du Pech »
On connaissait Gilles Sicard poète (lire ici son portrait), auteur notamment de « La Bonne Aventure » (Le Cherche-Midi éd.), et voici son premier roman. Une histoire en forme d’initiation à la musique et à la… poésie.
Son héros, c’est Syvestre, vieux paysan dont on fait la connaissance au moment où il quitte sa ferme, son domaine de Cantejour, et où son fils l’emmène à sa maison de retraite, en ville, à Toulouse, là où il doit finir ses jours…
Ce pourrait être d’une terrible tristesse, mais cet homme simple a en lui des trésors de patience, un cœur candide, une curiosité qui n’a pas faibli et, finalement, malgré la fatigue, un amour de jeunesse raté, un veuvage prématuré et une existence laborieuse, il a conservé un appétit presque intact de la vie.
Appétence qui va se décupler, s’affiner, s’approfondir grâce à la rencontre de Lucie, une ancienne instit, elle aussi pensionnaire des Marjoberts. Elle va lui faire aimer la musique qu’il découvre en même temps qu’elle lui raconte son histoire d’exilée espagnole, celle des utopies du siècle passé, et bientôt qu’elle lui enseigne l’amour des mots. En retour, Sylvestre évoque ses terres, qu’il reconnaît au toucher, les bêtes qu’il aime, ses complicités multiples et heureuses avec la nature. Deux arts de vivre le quotidien qui se complètent et scellent une amitié, un dernier amour, un redémarrage du cœur, de l’esprit et des projets.
Ce roman d’un homme né dans les années quarante aux confins du Rouergue et du Quercy (dans une petite ferme qu’il qualifié de « lumineusement tranquille ») et qui fut professeur d’histoire-géographie, est ainsi plein de réminiscences heureuses, d’évocations tendres et nostalgiques. La générosité des personnages les rend attachants, même si elle est , peut-être un peu trop démonstrative chez Lucie, qui cultive les bons sentiments avec ostentation. Une générosité qui, en tout état de cause, ne craint pas de paraître naïve parce qu’elle conduit au bout du compte – comme la poésie « avec un choix de mots grand ouverts » – à ré-enchanter le quotidien même le plus gris (celui des Marjoberts), et à esquisser des chemins émouvants vers des petits bonheurs possibles, en dépit de l’âge, de la maladie, de la mort.
Anthologie « La Femme est un songe »
Vingt auteurs ont été rassemblés par Yoland Simon, maître d’œuvre et préfacier de cette anthologie qui – son titre l’indique – s’inscrit dans la thématique d’un Printemps des poètes 2010 « couleur femme ». Je ne vais pas citer tous les auteurs (j’ai le bonheur d’en être) qui évoquent ici nos compagnes sur des modes très variés, du poème de quelques vers de François David ou Daniel Collin, aux poèmes en prose de Jean-Claude Martin. Sachez néanmoins que deux femmes, c’est bien le moins, y ont trouvé place (Claude Ber et Denise Desautels) parmi de nombreux auteurs normands (Jean Rivet, Daniel Lefevre, J-C. Tardif, Guy Allix, etc.) mais aussi des Occitans comme Gaston Puel. On y relira un François de Cornière qui, hélas, ne publie plus depuis une décennie, ou deux poèmes de Christian Dorrière, décédé en 2002, ainsi qu’une belle suite de Loïc Herry, qui nous a quittés en 1994 à 36 ans, laissant une œuvre quasi inédite.
Des notices bio-bibliographiques viennent clore cet ouvrage de 134 pages, de belle facture.
(Editions de l’Aiguille. 21, rue Notre Dame. 76790 Etretat.) 14 euros.
Encres Vives : « Hommage à Jean-Max Tixier »
« Voilà près d’un demi-siècle que duraient nos joutes tranquilles et nos plaisanteries douteuses. La dernière n’est pas la meilleure », ainsi Jacques Lovichi conclut-il son hommage à Jean-Max Tixier, qui nous a quittés en septembre dernier. Salut d’un vieux compagnon, qui se mêle à tous ceux des amis, dans le numéro spécial (378e) que la revu Encres vives consacre à ce poète incontournable (lire ici portraits et articles critiques).
Michel Cosem, lui, raconte justement comment a débuté la longue collaboration de Jean-Max Tixier avec la revue Encres Vives qu’il dirige. Beaucoup ont donné un poème (Max Alhau, Yves Broussard, Michel Dugué, André Ughetto, Jean-Claude Villain), proposé un éclairage (Jacques Ancet, Chantal Danjou, Pierre Dhainaut, Charles Dobzynski, Gilles Lades, Daniel Lewers, Jean Orizet, Marcel Migozzi), d’autres évoquent des souvenirs (Bernard Mazo, Jean Billaud, Sylvestre Clancier, Joëlle Gardes, Raymond Jean, Jean Joubert, Robert Sabatier, Gisèle Sans, J-C. Tardif) dans cet émouvant ensemble de témoignages réunis par Jacques Basse, qui signe le portrait ornant la couverture.
(Encres Vives. 2, allées des Allobroges. 31770 Colomiers. 6,10 euros)
Régine Ha-Minh-Tu : « Revers d’encre »
Je l’avais accueillie dans Texture « papier », elle se nommait alors Régine Penack et habitait à Berlin. Aujourd’hui, Régine Ha-Minh-Tu, qui est née en 1956 et a des origines vietnamienne et française, vit à Toulouse où elle évolue dans le monde des archives et des bibliothèques. Mais elle continue de voyager, notamment Outre-Rhin où vit sa fille.
Elle a publié en revues (Froissart, Décharge, Traces, Estuaire, Bulle, etc.), et fait éditer six recueils, notamment chez Traces ( « Le Sandre » en 1997). Elle figure également dans l’anthologie bilingue « Les fêtes de la vie » publiée en Allemagne par Rüdiger Fischer et ses éditions Verlag im Wald. Michel Cosem vient enfin de publier « Revers d’encre » qui constitue le 376e volume des éditions Encres Vives.
Maisons oubliées ou cachées sous les frondaisons, gares désaffectées et rails enfouis sous les herbes, jardins abandonnés à leur poésie sont autant de parenthèses dans le cours du temps (« les chemins enterrent peu à peu / les petites histoires avec leurs petits mots ») - thème principal de la première partie, aux couleurs d’automne qui vient.
La seconde partie est constituée de poèmes plus brefs où l’annonce du printemps invite à « saisir l’instant » et « les églantines (qui) s’envolent avec les étincelles » des feux de la Saint-Jean. Autant de petites célébrations qui frémissent cependant d’une inquiétude latente et d’une discrète nostalgie.
Joëlle Cuvilliez : « La colère de la montagne au petit matin »
Ce court roman en forme de long monologue nous fait cheminer avec Fathi, jeune Tunisien de vingt ans, sur les chemins de traverse de son quotidien et de ses rêves de départ, d’immigration pour la France.
Dans un style nerveux ne négligeant pas l’humour, Joëlle Cuvilliez, qui connait bien les lieux dont elle parle (elle a été professeur d’arabe en Tunisie et journaliste en banlieue parisienne), donne de la vie au monde intérieur de son jeune héros, victime d’un père facho, et qui oscille entre espoirs naïfs et révolte contre sa condition. En dépit de son insistance à truffer son monologue d’expressions arabes qui tourne à la manie, Joëlle Cuvilliez nous livre 100 pages de bonheur de lecture, dans une approche amusée, attendrie et un peu critique d’un jeune ne parvenant pas à se trouver dans sa vie amochée, portant sur ses épaules tout le poids des archaïsmes religieux et d’une société qui ne trouve pas le chemin de la modernité.
(Editions Rhubarbes. 106 pages. 10 euros)
Christian Authier : « Enterrement de vie de garçon »
Avec « Enterrement de vie de garçon », Christian Authier signait chez Stock en 2004 son premier roman, qui vient d’être repris en poche (J’ai Lu). Il y tient la chronique de la vie d’un potache né en 1969, puis de l’étudiant qu’il devient à Toulouse, avec le style affûté et cette distance amusée qui constitua quelques décennies plus tôt la marque des « Hussards » (Christian Authier a d’ailleurs reçu le prix Roger Nimier en 2006 pour un autre roman, « Les liens défaits » ).
Entre autres, Christian Authier raconte ici son amitié avec Eric, qu’il a rencontré au lycée, et avec lequel il partage une folle passion pour le cinéma. Mais Éric est cette silhouette à la canne qui sert de fil rouge au récit : un jeune malade que l’auteur accompagne, avec sensibilité mais sans pathos, jusqu’à sa mort sept ans plus tard. Avec légèreté, élégance, gravité parfois, se tournent ainsi les pages de la jeunesse, celle de quelques adolescents, de leurs rires et de leurs larmes, à la fin des années Mitterrand.


















