Jean Rousselot nous a quittés le 24 mai 2004. Sans doute avait-il reussi à faire de la poésie « le recours suprême contre la prose de la vie. » Cet écrivain prolifique, salué des ses débuts par Char et Eluard, bientôt ami de Cadou, Reverdy, Béalu Pierre-Jean Jouve et Max Jacob, fut en effet d’abord un poète, qui se voulut toujours lucide, critique et témoin de son temps, ce XXe siècle qu’il a traversé. La parution de ce dernier recueil est l’occasion de se remémorer l’homme et l’œuvre.
Dès 1935
Jean Rousselot, qui publia ses premiers recueils en 1935 et a produit depuis une œuvre poétique abondante, outre ses romans, ses traductions, de nombreux essais (notamment, une histoire, un panorama et un dictionnaire de la poésie française contemporaine) et des monographies (sur Max Jacob, Cendrars, Reverdy, Hugo, Milosz) est bien une « Voix majeures de ce temps », comme le signifiait un dossier de la revue Poésie1-Vagabondages dans les années 90.
Fils d’ouvriers, mais orphelin très jeune et bientôt tuberculeux, Jean Rousselot fit l’expérience du sanatorium de l’Assistance publique. Autodidacte, et marqué par le Front populaire et la Guerre d’Espagne, il développa rapidement une conscience politique et un goût affirmé pour la poésie.
D’abord marqué par les Surréalistes, puis proche de l’École de Rochefort et de ses acteurs, Rousselot entra dans la Résistance active. Il en tirera un recueil, « Le Sang du ciel » (1944) et décidera après la Libération de se consacrer entièrement à la littérature. Sa bibliographie compte plus de 140 titres !
Une volonté de lucidité
Rousselot n’a rien d’un poète « taquinant » la muse, on l’aura compris : grand voyageur en perpétuel questionnement, il nourrit son œuvre de tous les grands thèmes et d’une attention continue au quotidien comme aux problèmes de son temps. Athée, il est cependant loin d’ignorer l’interrogation métaphysique et sa poésie, très directe et multiforme, parfois engagée, lyrique avec retenue, toujours fraternelle, témoigne d’une rigueur de pensée, d’une honnêteté intellectuelle, d’une constante volonté de lucidité devant la mort et la condition d’homme. Et c’est probablement ce qu’il y a de plus marquant en elle : tous les problèmes de notre époque y sont posés sans détours ni afféteries, crûment. Ce grand poète est aussi un grand témoin.
Parmi ses principaux recueils, deux constituent des choix de poèmes, « Les Moyens d’existence » (1934-1974) chez Seghers, et « Poèmes choisis » (1975-1996) chez Rougerie. Citons encore « Déchants » (Sud poésie, 1985), « Les Monstres familiers » (Rougerie, 1986), « Pour ne pas oublier d’être » (Belfont, 1990), « Le Spectacle continue » (La Bartavelle, 1992), « Sur parole » (La Bartavelle, 1995).

- Jean Rousselot en discussion avec Michel Baglin.
Mais quel que soit le livre, le style récuse toute concession, tout nombrilisme, tout confort de mode de penser ou d’être pour seulement dire avec force l’aventure désespérée d’un homme au monde — ce legs dont il tient « l’inventaire » (« Une impossibilité / qui ferait tout son possible / pour justifier le néant / de l’avoir imaginé »). Une manière de tenir, donc.
Et c’est un fait, la « tenue » est essentielle à l’œuvre de Rousselot : elle constitue peu à peu la mesure d’une vie et d’une œuvre : « son veux est toujours le même : sortir digne¬ment d’ici ».

