Si « l’homogénéité est rassurante », celle-ci n’est pourtant qu’une sorte de vue de l’esprit, car partout les convulsions du monde et des temps ont inscrit une histoire et des accidents dans la roche et la matière, comme ces boulets rouillés de pyrite de fer que l’on trouve dans les sols calcaires. Sous la surface, les humains peuvent aller chercher du sens, notamment dans les interpénétrations du plein et du vide, qui nous mènent à des frontières de langages, d’écritures.

- Bernard Dumortier au Salon du livre de Paris 2009 (photo MB)
« De cet état naturel des choses où l’homogénéité première s’est laissé surprendre et envahir, nous dit l’auteur, la grotte est la parabole la plus grandiose car la double nature de ce qui s’y trouve est d’une autre étrangeté que le silex, la pyrite, pierre et minerai qui parasitent les reliefs de craie. Ici, c’est l’absence qui s’est installée au sein de la matière, dépossession pure et simple ainsi que dans une maladie dégénérative quand elle a évidé le cerveau, à ceci près que le vide dans la grotte, loin d’être l’agent d’un anéantissement, s’est entendu avec la matière pour inventer le décor profus dont il enferme au fur et à mesure le débordement, mais qu’il sait aussi mettre en valeur comme dans les salles d’un musée. »
La grotte mérite une célébration
Le sous-sol, lieu de « la sculpture par enlèvement », où l’eau infiltrée, les « forces minuscules et coalisées » des « machines fluides » que sont les gouttes et leur percolation ouvrent de perpétuels chantiers, la grotte donc, est le sujet principal de ce petit livre.
« La grotte, qui va vers son comblement inéluctable, mérite une célébration, un service funèbre à sa mémoire, par anticipation en quelque sorte. » Interpénétrations du plein et du vide, toujours. Car ces évocations des sols, sous-sols, luxuriance végétale, épaisseur de la matière, etc. peignent en fait un « paysage avec figure absente » et nous parlent de l’homme par défaut. Comment est le monde quand on ne le regarde pas ?
Un mur qui est une page blanche
L’humain pourtant, est là comme une trace, dans ces peintures rupestres laissées derrière lui (et comme s’il s’était retiré). « S’il s’était enfoncé si loin dans la grotte, jusqu’à des recoins où les bêtes fouineuses mêmes ne vont pas, c’était pour mettre une distance avec ce qui, à l’extérieur, était confus et incontrôlable, avoir prise aussi sur les événements et sur les êtres qui, de toute éternité l’avaient contraint à composer avec leurs cycles ou leur fureur. Ici, la nuit et le silence ne duraient qu’autant qu’il le voulait, il commandait aux créatures, devenait par l’image le maître de leur course ou de leur immobilité. Il s’essayait à la domestication et découvrait le désir de puissance. »
Au fond de la grotte, s’il n’y a pas le jeu platonicien des ombres et des idées, il y a bien ce retrait qui est la posture du créateur, de l’artiste : un mur qui est une page blanche pour mieux comprendre (prendre, emporter avec soi) et s’approprier le monde.
Voilà un petit livre aussi étonnant que jubilatoire, dont on regrette seulement d’arriver trop vite au terme, en quelque soixante pages.
