Retour à l’accueil > Auteurs > RAMBOUR Jean-Louis > « Tombeau de Christopher Falzone »

Jean-Louis Rambour

« Tombeau de Christopher Falzone »

Une double lecture par lucien Wasselin et Murielle Compère-Demarcy



Le titre du récent recueil de poèmes de Jean-Louis Rambour peut paraître énigmatique à qui ne connaît pas Christopher Falzone. C’est un pianiste qui est né en 1985 et qui s’est donné la mort en 2014 à Genève en se jetant du dixième étage de l’Hôpital de cette ville. Ainsi s’explique le vers suivant : « [Il a] seulement deux jours à vivre » (p 9). Si la sylphide désigne dans les mythologies celtes et germaniques un génie féminin ailé qui vit dans les airs, Jean-Louis Rambour s’intéresse aux circonstances de la mort de Christopher Falzone, il en est réduit aux hypothèses : tout d’abord la première, le Risperdal, un antipsychotique (p 11). Mais très vite, il ajoute le Xeroquel LP 300 (un anti dépression bipolaire) et le Zyprexa (un médicament à base d’olanzapine qui sert à traiter la schizophrénie) : « le chant des anges mène en hôpital / avec Zyprexa et Xeropel imposés » (p 19).
Cependant, c’est aussi par amour que meurt Christopher Falzone car il est marié à une femme plus âgée que lui de vingt ans (« Monsieur Falzone, vous avez la visite de votre mère, / dit l’infirmière rousse malgré ce qu’elle en sait » ) (idem). Et c’est aussi une histoire de musique, une histoire de musicien qui fait mourir Christopher Falzone qui a découvert la Valse de Maurice Ravel et qui la jouait encore « à quelques mois de mourir » (p 16) et la jouera encore « deux jours avant sa mort » (p 11), cette valse qui ignore sciemment la valse viennoise pour se faire l’évocation de l’anéantissement de la civilisation européenne… Car « la valse de Ravel a l’odeur des cadavres de 14 » (p 19). Mais peu importe que ce suicide soit dû aux médicaments ou à l’amour, ce que dit J-L Rambour, c’est que la musique a tué Christopher Falzone comme elle a causé la mort de ceux qui se prenaient « pour des salamandres invulnérables et qui confond(ai)ent réalité et légende » (dernière de couverture)… Reste une histoire de piano, reste une histoire de mort…
J-L Rambour s’intéresse aux derniers mois de Falzone, voire à toute sa vie. Mais il a présent à l’esprit ce qu’il a écrit : ce livre-récit où il relate le décès de son fils François à qui il avait consacré un livre de poèmes et qui lui fait quitter Pressoir dans les jours ou les mois qui suivent … Ou ce recueil de petites proses poétiques, « Faire-Part », publié aux éditions Gros-Textes. Je terminerai en affirmant que JL Rambour renouvelle l’art du tombeau, en écrivant des poèmes qui tournent autour de 18 vers tous didactiques (qui ne rechignent pas aux noms commerciaux), non comptés et non rimés…

Lucien Wasselin



Le lecture de Murielle Compère-Demarcy


Dans « Tombeau de Christopher Falzone  », Jean-Louis Rambour écrit un « Tombeau » en l’honneur d’un jeune artiste, « jeune homme salamandre » honoré dans le même élan que « tous ceux qui, dès leur adolescence, se prennent pour des salamandres invulnérables et confondent réalité et légende. »
Nous savons l’intérêt de l’auteur pour la peinture (cf. « Le Poème dû à Van Eyck », ou le recueil « La dérive des continents » composé à partir des peintures de Silère). Dans « Tombeau de Christopher Falzone  » accompagné des peintures de Renaud Allirand, l’alliance de trois arts regroupe poésie, musique et peinture (respectivement réprésentés par Jean-Louis Rambour, Christopher Falzone et Renaud Allirand). Le texte s’ouvre sur une peinture éclatante (au sens littéral du terme) de R. Allirand, jaillissante et retentissante de ses gerbes / obus de rouge & de noir dans l’espace total criblé de la page ; le texte s’ouvre sur un texte dédiant ses mots à « celle » qui n’est pas nommée d’entrée mais qui put soulever, faire tourner la tête de l’Europe (« L’Europe éclate sa cervelle »), « celle » que l’on peut entendre sourdre sous le flux / dans le courant / jusant de l’Histoire : « celle de Ravel », - la valse jouée dans le charroi insensé et assourdissant de la guerre et que le jeune pianiste solitaire déploie et envoie sous ses doigts par « toutes ces notes / qui aboient, menacent. » C’est la valse entraînante et délirante de la vie. De la folie. D’emblée, la peinture et la poésie d’Allirand / Rambour nous introduisent dans un mouvement vertigineux, obsédant, ressemblant à ce que la guerre fait des hommes (« Ce qu’on fait de vous hommes », écrira ailleurs J.-L. Rambour...).
L’efficacité, et donc la puissance, poétique réside ici dans cette approche happée d’un réel saisi dans ses différentes strates (au niveau de la guerre qui éclate dans la boue, la mitraille, le sang, mais aussi « ailleurs, à l’arrière », » où « des pieds patinent sur la cire, sous des lustres de Venise ») ; saisi par un recours à la métonymie et à la personnification pour dire l’indicible, une réalité que les mots ne sauraient approcher sans sentir trembler leur prise, leur tentative d’appréhension ; par une course contre la mort des mots qui livrent et délivrent une réalité opérée aussi par une fulgurante geste du peintre aspirée par l’élancement vertical (comme une sombre ordalie) ou horizontal (comme un embrasement d’une forêt de sens et de signes) du rouge & du noir. Symphonie fantastique orchestrant une valse de Ravel sur le clavier de la vie battante sous les doigts d’un jeune pianiste combattant le feu intérieur comme la violence du monde en tentant d’exorciser, de transformer, « la vie moléculaire » qui « n’est plus faite homme », par le sortilège de la musique. Ce « Tombeau » est tombeau de l’extrême altitude, celle du génie menacé par son propre génie.
La folie comme la musique fait perdre la tête et c’est ainsi que « l’homme-orchestre » Christopher Falzone « fait le grand saut de l’ange pour / écraser ses os » sur le bitume. Cet entêtement endiablé du génie, ce déferlement du désastre « dans un grand cri de tétras-lyre, / une grande stridence de jazz », cette défenestration, cette sortie radicale hors du monde, actionnent une mécanique des fluides magnétique, synesthésique, apocalyptique, poétique, dont les secousses comme sismiques ébranlent le sol où nous nous tenons (croyons-nous) fermement, effondrent la page des notes de la vie sous les mains sous les pieds du pianiste encamisolé par le monde normalisé.

« Les médecins savent peu de l’effet
d’une valse. Falzone a joué celle de Ravel
deux jours avant sa mort sans faux pas
mais ce sourire à l’apparition sans doute
des sylphides de circonstances, ce sourire
avait un rien d’inquiétant.
(…)
un sourire mimosa, un sourire
de pivoine amère, pivoine, une tulipe noire »


La descente en Enfer commence pour le prodige Falzone dès 8 ans, avec une « descente en accords / du piano », qui se poursuivra dans un « descrescendo » incessant suspendu dans les hautes sphères. Les extrêmes appelant et touchant les extrêmes, on craint pour le génie que son hyperaltitude ne l’entraîne défaillant dans les brèches des contingences normales (excès de vitesse à bord du bolide Chrysler, doses d’antipsychotique, le « principe actif » de médicaments, …) et ne l’achève « comme on meurt de plonger (d’un extrême à l’autre) dans l’eau glacée / sa tête bouillante du soleil d’été »).
Ce parcours en écriture accordé sur la poésie de Jean-Louis Rambour et en peintures (gouache et encre de Chine) de Renaud Allirand traverse la vie de Christopher Falzone comme « le Requiem de Ligeti / habit(ait) la faïence des yeux » du jeune prodige. La folie d’un génie s’y désaliène par les mots et les traits picturaux pianotant, arborescents, dansant arachnides, comme en "porte-âmes-mots" ; de même se désaliène dans ce « Tombeau » une présence fulgurant l’espace, le temps d’une écoute absolue, l’espace d’une soif d’absolu, insatiable, inassouvie, insoluble, non solvable dans la vie d’un quidam. « C’est la séduction du néant, du désespoir, / lesquels acculent à l’ascèse totale (...) » Comme à l’acte fatal du non-retour.
Un « souffle surnaturel » tient ce « Tombeau de Christopher Falzone » dans l’apesanteur profonde des livres qui forent nos « repères médiocres », nous laissent entrevoir par leur médiation voyante le puits perdu d’un « outre-monde-là » que des génies créateurs approchèrent (ainsi le « poète noir » Artaud plongea au cœur de « L’Ombilic des limbes ») - poètes creator ex nihil, foudroyés, astres anéantis, les uns par l’impalpable montée aspirante de la musique (Falzone), d’autres par l’esprit (Artaud), d’autres encore... mais peu nombreux, si peu nombreux, et si hallucinants – constellation ascendante qui « transcende nos notions », notre entendement, et nous élève, nous tournant avec ses météores, eux « se tuant », « se torturant ».
Cette fois Jean-Louis Rambour s’est penché sur l’un de ces rares astres anéantis - le jeune prodige pianiste Christopher Falzone - dont la traversée fulgurante s’écrit ici dans la fulgurance du Poème respirant l’asphyxie du génie quand la vie s’engouffre dans le soufflet créatif, jusqu’à la dernière expiration / jusqu’à la dernière aspiration.

MCDem



lundi 11 juin 2018, par Michel Baglin

Remonter en haut de la page



Jean-Louis Rambour :
« Tombeau de Christopher Falzone ».


(64 pages, 13 euros)
L’Herbe qui tremble éditeur.
En librairie ou sur commande chez l’éditeur 25 Rue Pradier 75019 Paris. voir le site www.lherbequitremble.com ).



Jean-Louis Rambour

Jean-Louis Rambour est poète, romancier, nouvelliste. Né en 1952 à Amiens, il vit aujourd’hui dans le Bessin, à Bayeux précisément, après le drame qui l’a frappé avec la disparition de son fils François. Son œuvre compte plus d’une trentaine de titres.
Un dossier est présenté dans le numéro 106 de la revue L’Arbre à paroles paru il y a une dizaine d’années.
Le numéro 7 des cahiers Chiendents vient de lui être consacré.

Bibliographie

Poésie
Mur, La Grisière, 1971.
Récits, Saint-Germain des Prés, 1976.
Petite Biographie d’Edouard G., CAP 80, 1982.
Le Poème dû à Van Eyck, L’Arbre, 1984.
Sébastien, poème pour Mishima, Cahiers du Confluent, 1985.
Le Poème en temps réel, CAP 80, 1986.
Composition avec fond bleu, Encres Vives, 1987.
Françoise, blottie, Interventions à Haute Voix, 1990.
Lapidaire, Corps Puce, 1992.
Le Bois de l’assassin, Polder, 1994.
Le Guetteur de silence, Rétro-Viseur, 1995.
Théo, Corps Puce, 1996.
L’Ensemblier de mes prisons, L’Arbre à paroles, 1996.
Le Jeune Homme salamandre, L’Arbre, 1999.
Autour du Guet, L’Arbre à paroles, 2000.
Scènes de la grande parade, Le Dé Bleu, 2001.
Pour la Fête de la dédicace, Le Coudrier, 2002.
La Nuit revenante, la nuit, Les Vanneaux, 2005.
L’Hécatombe des ormes, Jacques Brémond, 2006.
Ce Monde qui était deux, (avec Pierre Garnier), Les Vanneaux, 2007.
Le seizième Arcane, Corps Puce, 2008.
Partage des eaux, La Métairie Bruyère, 2009.
Clore le monde, L’Arbre à paroles, 2009.
Cinq matins sous les arbres, Editions Vivement Dimanche, 2009.
Anges nus, Le Cadran ligné, 2010.
mOi in the sky, Presses de Semur, 2011.
La Dérive des continents, Musée Boucher de Perthes, 2011.
Démentis, Les Révélés, 2011.
La Vie crue, Corps Puce, 2012.

Nouvelles
Héritages, CAP 80, 1982.
Abandon de siècle, G & g, 2003.

Romans
Les douze Parfums de Julia, (sous le pseudo de F Manon), La Vague verte, 2000.
Dans la Chemise d’Aragon, La Vague verte, 2002.
Carrefour de l’Europe, La Vague verte, 2004.
Et avec ceci, Abel Bécanes, 2007.



-2018 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0